Les Catalans et la menace de la déroute économique

Une jeune Catalane arbore les couleurs de l’«estelada», symbole de l’indépendance.
Photo: Jorge Guerrero Agence France-Prese Une jeune Catalane arbore les couleurs de l’«estelada», symbole de l’indépendance.

« On nous prend pour des cruches ! Parfois, j’ai vraiment honte. » Jordi Cuixart a du mal à retenir sa colère chaque fois qu’il entend comparer la Catalogne à l’Argentine. À trois jours d’une élection référendaire qui pourrait reporter les indépendantistes au pouvoir — mais cette fois avec le mandat de « faire » l’indépendance —, le mot corralito est à la une de tous les grands médias. L’expression désigne la médecine amère qu’a dû avaler l’Argentine pour sortir de la crise à partir de 2001.

À 40 ans, avec ses deux boucles d’oreille et sa barbe soigneusement négligée, le p.-d.g. d’Aranow représente une nouvelle génération d’entrepreneurs. C’est elle qui a fait depuis 20 ans le succès économique de la Catalogne, responsable à elle seule du quart des exportations espagnoles. Presque tous les appareils de précision que fabrique Aranow depuis 12 ans à Sentmenat, à 35 km de Barcelone, sont vendus à l’étranger aux grands de l’alimentation. L’entreprise fait même fabriquer des pièces en Ontario.

Pour Jordi Cuixart, les menaces brandies depuis quelques jours sont outrageantes. « Je ne pensais vraiment pas qu’on en arriverait là, dit-il dans son bureau, qui surplombe l’usine. Pensez-vous vraiment que l’on va expulser de l’Union européenne la région la plus riche d’Espagne, où sont installées 6000 entreprises internationales et qui produit 20 % du PIB espagnol avec seulement 16 % de la population ? Ce n’est pas sérieux. Le jour où 50 000 voitures Volkswagen seront bloquées à la frontière française, Angela Merkel téléphonera au président espagnol pour calmer le jeu. Nous sommes des pragmatiques. »

Il y a quelques années, Jordi Cuixart est devenu le vice-président d’Omnium Cultural, la grande organisation citoyenne qui a mobilisé un million de personnes le 10 juillet 2010. Ce fut la première de ces manifestations monstres qui ponctuent dorénavant la vie de la Catalogne. Comme chef d’entreprise, il supporte mal les décisions de Madrid qui nuisent, dit-il, à l’économie catalane. Cela fait par exemple un demi-siècle que les Catalans attendent la construction d’un lien ferroviaire entre le port et l’aéroport de Barcelone. Mais Madrid préfère, dit-il, construire « des kilomètres de TGV dans des régions où ils ne servent à rien ».

 

La «piastre à Pujol»

À trois jours du scrutin, on n’a pas encore vu de camions de la Brink’s faire semblant de quitter le pays, comme au Québec en 1970. Mais le climat est le même. Albert Rivera Díaz, candidat du nouveau parti unioniste de droite Ciutadans, qui pourrait arriver second dimanche, a même ironisé en parlant du « Pujolet », la version catalane de la « piastre à Lévesque » (du nom du leader nationaliste Jordi Pujol).

Lundi, le président de la Banque d’Espagne a ouvertement évoqué la perspective d’une sortie de l’euro si la coalition indépendantiste Junts pel Sí (Rassemblement pour le oui) met à exécution son programme. Celui-ci prévoit la mise en branle immédiate du processus d’accession à l’indépendance, la création de nouveaux ministères, la rédaction d’une constitution (soumise à référendum) et même des formes de « désobéissance civile ». Ce rassemblement sous une même bannière du parti du premier ministre Artur Mas (CDC) et de la gauche indépendantiste (Esquerra Republicana) promet que s’il est élu, l’indépendance sera chose faite dans un an et demi au plus tard.

La semaine dernière, c’étaient les grandes associations bancaires espagnoles, AEB et CECA, qui évoquaient un exode des sièges sociaux. On pense évidemment aux deux grandes banques catalanes qui ont leur siège à Barcelone. La Caixa et Sabadell. Devraient-elles quitter Barcelone pour demeurer dans l’Union européenne ? À ces mises en garde, Artur Mas a répondu, imperturbable, que sans la Catalogne, l’Espagne ne pourrait pas payer sa dette.

Madrid aux abois

 

Situé en face de La Pedrera, le somptueux chef-d’oeuvre de l’architecte Anton Gaudí à Barcelone, le Cercle d’Economia est une institution en Catalogne. Il regroupe les grandes entreprises catalanes depuis l’époque de Franco. Si la petite et moyenne entreprise est souvent indépendantiste, la grande, elle, est largement unioniste. Dans son bureau capitonné, le très placide directeur du Cercle, Jordi Alberich, ne semble pas vivre dans le même monde que Jordi Cuixart. « C’est la première fois que nous intervenons dans une campagne électorale, dit-il. Mais c’est aussi la première fois qu’un parti propose de sortir de la légalité. Une déclaration d’indépendance provoquerait une sortie unilatérale de l’Union européenne. »

Pourtant, malgré ces propos alarmistes, Alberich dit ne pas croire un seul instant que la Catalogne puisse un jour se séparer de l’Espagne. « Nous sommes un peuple très émotif, dit-il. La société catalane est divisée en deux. Je suis convaincu que nous allons trouver une solution mitoyenne. » Depuis une décennie, Madrid a pourtant opposé une fin de non-recevoir à toutes les demandes de Barcelone et fait annuler le référendum prévu le 9 novembre dernier. Même la faible décentralisation votée par le Congrès espagnol en 2006 avait été censurée par la Cour suprême en 2010.

Márius Serra, chroniqueur du quotidien catalan La Vanguardia, est étonné du manque de préparation de Madrid par rapport à cette élection. « On dirait que Madrid ne connaît que le bâton, mais pas la carotte ! Ces menaces de dernière minute sont ridicules. Elles ne font que radicaliser le débat et ne servent pas l’Espagne. Comment exclure la région qui produit 20 % de son PIB et par où transitent toutes les marchandises en direction de l’Europe ? Si dimanche les indépendantistes ont une majorité parlementaire et une majorité de voix, ils seront en mesure d’imposer une négociation. Et l’Europe devra nous prendre au sérieux. »

Signe de cette impréparation, le premier ministre espagnol Mariano Rajoy a été déstabilisé mardi en entrevue à la télévision espagnole. Il ne semblait pas savoir que la Constitution espagnole interdit formellement de déchoir tout citoyen de sa nationalité. Pour retirer leur nationalité espagnole aux Catalans, il faudrait donc modifier la Constitution, un processus qui prendrait des années tant les obstacles sont nombreux. Or, la citoyenneté européenne découle mécaniquement de la citoyenneté espagnole. « C’est pour cela, dit Serra, que les Catalans ne croient plus à ces menaces. Enfin, on le saura dimanche… »



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