Pourquoi la clandestinité?

Des migrants qui arrivent en masse en Europe, on connaît surtout la situation et les conditions une fois qu’ils sont rendus sur le continent. Mais on en sait moins sur leur situation avant qu’ils n’atteignent les frontières de l’Europe. Quels sont les avenues et obstacles qu’ont devant eux les migrants syriens — qui forment le principal contingent —, afghans, irakiens et autres ? Explications de Karine Côté-Boucher, chercheuse au CERIUM et professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Quelles sont les mesures déjà en place pour traiter les demandes des réfugiés en amont, avant que ceux-ci n’atteignent les frontières de l’Europe ? Quelles mesures pourraient être prises ?

Pour l’heure, la principale procédure en vigueur dans la majorité des pays est la suivante. C’est d’abord le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) qui, en s’appuyant sur la Convention de Genève, doit identifier les personnes et établir si elles se qualifient comme réfugiés. La suite est à la discrétion des pays. Le nombre de réinstallations qui suivent cette procédure est somme toute très faible. Selon les chiffres du HCR, les cibles annuelles sont, par exemple, de 100 dossiers — qui peuvent chacun inclure toute une famille — pour la France. (Au Canada : environ 14 000). C’est, de toute évidence, nettement insuffisant pour répondre à la demande.

N’oublions pas que la Turquie, le Liban et la Jordanie se partagent environ quatre millions de réfugiés syriens, sans compter les réfugiés palestiniens présents sur leurs territoires depuis des décennies. Il faut donc augmenter les ressources sécuritaires et consulaires dans ces pays afin de permettre une évaluation prompte des demandes d’asile et une réinstallation rapide. Il faut également assurer un transport sûr aux réfugiés acceptés.

En attendant, on doit améliorer les conditions de vie des réfugiés sur place. Les rations alimentaires distribuées aux Syriens réfugiés au Liban ont été coupées cette année par les agences d’aide de l’ONU, faute de financement suffisant.

Si les besoins des Syriens sont pressants, ceux des personnes en situation de refuge prolongé ailleurs dans le monde tendent malheureusement à être oubliés. Des camps comme celui de Dadaab, au Kenya, accueillent des réfugiés somaliens depuis plus de 25 ans.

Plusieurs pays européens tentent d’étanchéifier la frontière de l’Europe. Qu’est-ce qui est fait à cet égard ?

L’Europe s’est dotée d’une agence qui facilite la coopération dans la gestion de ses frontières extérieures. Créée en 2004, Frontex coordonne des opérations communes ponctuelles visant à intercepter et, ensuite, à retourner les migrants dans leurs pays d’origine. Ces opérations ont surtout lieu en Méditerranée, en Grèce, points d’entrée importants dans l’Union européenne.

L’Espagne a également dressé de hautes clôtures afin d’interdire l’accès à ses enclaves de Ceuta et Melilla, aux frontières du Maroc. Les États européens ont mis en place des bases de données de gestion migratoire. Par exemple, Eurodac récolte les empreintes digitales des demandeurs d’asile en réponse aux accords de Dublin. Ces accords requièrent qu’un réfugié dépose sa demande d’asile au premier pays d’arrivée en sol européen. Jusqu’à présent, la mise en place de ces dispositions a généré des renvois réguliers vers la Grèce et l’Italie.

Avec 520 000 entrées irrégulières sur le territoire européen cette année et plus de 3500 morts dans la Méditerranée l’an dernier, les assises du système de contrôle migratoire européen doivent être revues. Il s’agit maintenant de mieux coordonner l’accès au droit d’asile et la réinstallation des réfugiés syriens en Europe et ici même, au Canada.

Que fait l’Europe pour encadrer, voire endiguer les flux migratoires à l’étranger, avant même que les migrants n’atteignent les frontières européennes ?

Depuis les années 1990, les pays occidentaux ont mis en place une série de mesures qui externalisent les frontières au-delà de leurs territoires. En Europe, cette externalisation comporte un ensemble de mesures consulaires, policières et réglementaires.

À travers les visas Schengen ou les visas de transit aéroportuaires, les services consulaires européens situés à l’étranger ont reçu le mandat de favoriser une gestion prévisionnelle des risques qui vise à limiter les départs. À cela s’ajoute une coopération policière sous l’égide de l’aide au développement. Une partie de cette aide est désormais destinée à former les gardes-frontière des pays d’origine au contrôle migratoire. Finalement, les États européens enrôlent des acteurs privés en sécurité frontalière. Des mesures réglementaires ont été adoptées, telles que l’imposition d’amendes aux lignes aériennes qui transporteraient des voyageurs munis de faux documents.

Dans leur ensemble, ces mesures ont permis d’établir un certain contrôle en amont des frontières européennes. Cependant, ce contrôle a limité le droit à l’asile de milliers de personnes. Le contrôle migratoire a également vulnérabilisé les réfugiés en encourageant le recours aux passeurs et à des moyens de transport peu sûrs.

2 commentaires
  • Line Gingras - Abonnée 23 septembre 2015 14 h 40

    Est-ce possible?

    «Selon les chiffres du HCR, les cibles annuelles sont, par exemple, de 100 dossiers — qui peuvent chacun inclure toute une famille — pour la France. (Au Canada : environ 14 000).»

    Il y aurait une cible d'environ 14 000 dossiers pour le Canada, et de 100 seulement pour la France? Cela me paraît invraisemblable.

    • Karine Côté-Boucher - Inscrite 24 septembre 2015 02 h 26

      Et pourtant, c'est bien le cas. Les cibles européennes de réinstallation (directement des camps de réfugiés jusqu'en Europe) sont très basses. En revanche, l'Europe reçoit des milliers de demandeurs d'asiles qui se rendent directement sur leur territoire. Les deux phénomènes étant probablement liés; une politique de réinstallation plus robuste, suivie de meilleurs soutiens pour les réfugiés dans les camps pourrait aider à mieux gérer ces mouvements de population. Merci d'avoir posé cette question madame.