Mobilisation en France contre la réforme des collèges

« Tous égaux ! Tous illettrés ! » Sur le boulevard Saint-Michel, malgré le crachin, Émilie Prével brandissait fièrement sa pancarte. Pour elle, la réforme de l’école secondaire (appelée en France collège) est une catastrophe. Elle fera pratiquement disparaître l’enseignement du latin et de l’allemand, aujourd’hui suivi par 20 % et 15 % des collégiens. Tout cela, dit-elle, au profit de vagues projets multidisciplinaires connus au Québec sous le nom de « compétences transversales ». « Et dire qu’on nous avait promis un retour aux enseignements fondamentaux ! »

Émilie n’est qu’une des dizaines de milliers de professeurs, de parents et d’élèves qui ont manifesté mardi dans une cinquantaine de villes françaises. Entre 30 % et 50 % des enseignants du secondaire ont fait grève contre le projet de réforme présenté par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. À Paris, une dizaine de milliers de manifestants ont défilé à partir du Jardin du Luxembourg jusqu’au ministère de l’Éducation nationale. Une mobilisation jugée très moyenne si on la compare aux grandes manifestations d’enseignants dont la capitale a l’habitude.

Avant même le départ des cortèges, le premier ministre Manuel Valls avait prévenu que, quoi qu’il arrive, la réforme serait « mise en oeuvre comme prévu ». De Berlin, le président François Hollande a affirmé qu’il s’agissait, ni plus ni moins, de choisir « entre le mouvement, la réforme indispensable et le conservatisme ». À Paris, le cortège était pourtant largement composé de la clientèle traditionnelle du Parti socialiste, sans oublier les chapelles de gauche habituellement représentées dans ce genre de manifestations. Nulle trace de l’UMP et du Front national, néanmoins très remontés contre cette réforme.

60 % des Français contre

Même si elle a été soutenue par les associations de parents, la réforme des collèges lancée le mois dernier a rapidement provoqué la colère des principaux syndicats représentant 80 % des professeurs des collèges. Selon un sondage réalisé par la firme Odoxa, leur mouvement serait d’ailleurs soutenu par 60 % des Français, dont 44 % des sympathisants de gauche. Il faut dire que d’entrée de jeu, la ministre Najat Vallaud-Belkacem a trouvé le moyen de braquer contre elle une batterie d’intellectuels d’horizon aussi différents que l’auteur de L’identité malheureuse Alain Finkielkraut, le philosophe anarchiste Michel Onfray, l’historien de gauche Jacques Julliard, l’ancien ministre socialiste de l’Éducation nationale Jack Lang et l’écrivain de droite Jean d’Ormesson. La réforme s’est attiré les critiques tant du Figaro (droite), qui y voit un « nivellement par le bas », que de L’Humanité (communiste), qui dénonce la réduction de « la place d’enseignements essentiels ».

Évoquant la lutte contre l’élitisme et les résultats médiocres de la France aux tests Pisa de l’OCDE, Najat Vallaud-Belkacem veut supprimer les filières d’excellence comme les classes bilangues (allemand-anglais) en première année du secondaire au profit d’un enseignement de deux langues secondes au choix dès la seconde année du secondaire. Au jardin du Luxembourg, de nombreux manifestants brandissaient des drapeaux allemands. Ces professeurs d’allemand disaient craindre la disparition de leur enseignement. Les élèves auront tendance à choisir, outre l’anglais, des langues plus faciles, comme l’espagnol, disait l’un d’eux. Les professeurs de langues anciennes craignent de se voir réserver le même sort si l’option latin, aujourd’hui disponible pendant deux ans dans tous les collèges, fait place à un cours plus général de civilisation gréco-latine qui ne sera pas donné dans tous les établissements.

Un enseignement à la carte ?

La réforme vise aussi à donner plus d’autonomie aux collèges et à favoriser les projets multidisciplinaires, ce qui, déplorent les critiques, réduira encore les enseignements fondamentaux. La réforme rend facultatif environ 20 % de chaque programme dans un pays où ceux-ci sont traditionnellement suivis à la lettre. En histoire, par exemple, l’étude de l’Islam sera obligatoire, mais pas celle des guerres de religion. Cette décentralisation est perçue comme une négation de l’égalité des élèves par les syndicats, qui craignent un enseignement à la carte, selon la composition ethnique des quartiers, et la disparition des matières plus exigeantes.

Père de quatre enfants, Alain croit que les enseignements fondamentaux en souffriront. « Le gouvernement fait de l’idéologie avec cette réforme », dit-il. À quelques mois des élections régionales, où la gauche devra absolument rassembler son camp, plusieurs analystes ont senti chez les socialistes le besoin de cliver les opinions entre gauche et droite. L’éditorialiste du journal L’Alsace s’étonnait de son côté que « la gauche n’arrive même plus à faire passer ses réformes, jusque dans les milieux qui lui sont pourtant favorables ».

Rien ne dit que la réforme controversée traversera les étapes à venir. La consultation des enseignants sur les programmes doit se poursuivre jusqu’au 12 juin. Très critique à l’égard du nouveau programme d’histoire, l’historien Pierre Nora déclarait récemment au Journal du dimanche que ces nouveaux programmes reflétaient « la crise identitaire que traverse la France […]. C’est l’expression d’une France fatiguée d’être elle-même, d’un pays qui ne sait pas trop où il va et ne sait donc pas dire d’où il vient ».

Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse

Un manifestant brandit une affiche tournant en dérision la ministre française de l'Éducation, Najat Vallaud-Belkacem. Son projet de réforme a été sévèrement critiqué. Mardi, entre 30 et 50 % des enseignants au secondaire ont fait grève pour manifester leur désapprobation.
2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 mai 2015 08 h 26

    C'est ce qui nous attend ici...

    au Québec car ce genre de programme, de réforme fait déjà son travail de sabotage, de sape et le but ultime est de niveler par le bas tout ce qui s'appelle Culture: langue, histoire, géographie ...

    Bon papier de m. Rioux encore une fois.... et j'incite les lecteurs du Devoir à lire 3 articles parus dans le Figaro récemment:

    1) Réforme au Collège: la novlangue obligatoire par Julia Sereni
    2) Fabrice Luchini et le bateau ivre de l'Éducation nationale par Vincent Tremolet de Villiers
    3) Pascal Bruckner: les nouveaux programmes d'histoire ou l'effacement de la France par Alexandre Devecchio

  • Gilles Roy - Inscrit 20 mai 2015 13 h 02

    Autonomie et multidisciplinarité

    Dommage que l'élitisme préconisé par M. Rioux l'empêche de donner un avis plus juste et plus nuancé sur la situation à observer. Ce ne sont pas tous les enseignants français qui jurent que l'autonomie (relative) des collèges et que la multidisciplinarité sont vilains mots. Par contre, ce dont plusieurs enseignants doutent, c'est de la capacité de l'État à établir les bornes et à faire aboutir le changement annoncé (on craint les dérives, l'empilement, le flou, etc.). L'éditorial du café pédagogique cite, à cet effet, le caractère éclairant des travaux de Claude Lessard. À bon escient, il me semble...