Un rendez-vous stratégique ou un grand cirque écologique?

Dans le meilleur des cas, l’accord qui sera signé à Paris ne suffira pas à maintenir le réchauffement climatique sous les 2 degrés.
Photo: Noah Seelam Agence France-Presse Dans le meilleur des cas, l’accord qui sera signé à Paris ne suffira pas à maintenir le réchauffement climatique sous les 2 degrés.

On ne savait pas François Hollande écologiste. Pourtant, depuis des mois, le président français ne prononce pas un discours sans évoquer la grande Conférence de Paris, cette 21e conférence de l’ONU portant sur le réchauffement climatique qui aura lieu à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015. En attendant d’accueillir plus de 20 000 personnes au Bourget, Paris n’a rien ménagé pour tenter de faire oublier les échecs de Copenhague (2009) et plus récemment encore de Lima (2014). Cela va de la nomination d’un émissaire international, le très médiatique Nicolas Hulot, à des opérations de relations publiques comme celle qui s’est déroulée à Manille en février dernier. François Hollande s’y est rendu en compagnie des comédiennes Mélanie Laurent et Marion Cotillard, qui s’y sont livrées à une profession de foi très médiatisée en faveur de la planète.

Mais, au-delà de ces opérations de communication, on ne sait toujours pas si le texte, dont une première version a commencé à circuler dans les officines diplomatiques, aura un caractère contraignant ou s’il s’agira d’une simple déclaration d’intentions.

La seule certitude pour l’instant, c’est que, dans le meilleur des cas, l’accord qui sera signé à Paris ne suffira pas à maintenir le réchauffement climatique sous les 2 degrés. Il faudrait pour cela un effort extraordinaire qui est aujourd’hui totalement hors de portée, expliquait récemment Jean-Pascal Van Ypersele, vice-président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat. Il n’y a qu’à rappeler que, d’ici 15 ans, la Chine devrait doubler sa consommation de charbon.

Retour à la real politic

À Lima, en décembre dernier, les 195 pays membres de la convention de l’ONU sur le climat s’étaient engagés à faire connaître leurs objectifs de réduction des gaz à effet de serre avant le 31 mars. Pour l’instant, seuls 33 pays ont rendu publique leur contribution nationale. Si les États-Unis ont annoncé une baisse de 26 à 28 % (d’ici 2025), la Russie de 25 à 30 % et l’Union européenne de 40 % (d’ici 2030), les absents sont largement majoritaires. Parmi eux, la Chine, le Canada et le Brésil. On est très loin du compte qui exigerait, selon les experts, une réduction des émissions globales de 5 % par an.

Cela n’empêche pas les négociateurs français de demeurer optimistes. « Cet accord va pour la première fois demander à chaque pays de dire ce qu’il va faire pour réduire ses émissions », a déclaré au journal numérique Médiapart la négociatrice en chef de la France, Laurence Tubiane. Cette façon de procéder représente, dit-elle, une « rupture » radicale avec « le paradigme du protocole de Kyoto » où l’on s’était contenté d’objectifs globaux sans tenir compte du contexte de chacun. On sait que plusieurs pays, pour des raisons stratégiques, ne feront connaître leurs objectifs qu’à la dernière minute.

L’universitaire Stephan Aykut préfère parler, lui, de « real politic ». Il est l’auteur, avec Amy Dahan, de Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales (Les Presses de Science Po). « On a bien vu avec Kyoto que ça ne marchait pas, dit-il. Le Canada en est l’exemple parfait. Il s’est retiré de Kyoto sans jamais subir de sanctions. Il n’est pas non plus possible de sanctionner la Chine et les États-Unis. Cette volonté n’existe pas. Mieux vaut arrêter de faire semblant. »

Selon le chercheur, la stratégie du protocole de Kyoto avait été calquée sur celle adoptée dans les années 80 et 90 pour lutter contre les produits chimiques qui détruisaient la couche d’ozone. « La lutte contre le réchauffement climatique est beaucoup plus complexe, dit-il. Elle touche tous les domaines, des transports aux techniques de production en passant par les modes de vie. »

Désenclaver les discussions

Aykut constate d’ailleurs que l’aspect le plus intéressant du récent accord conclu entre la Chine et les États-Unis (qui représentent à eux seuls 42 % du total des émissions de CO2) ne porte pas sur les objectifs de réduction, qui étaient déjà connus. « C’est plutôt l’engagement à coopérer dans la mise au point de nouvelles techniques non polluantes qui est encourageant, dit-il. Car le réchauffement climatique est une question qu’il faut prendre à la source. »

À Paris, personne ne se fait d’illusions. La Chine et les États-Unis seront à nouveau les principaux acteurs d’un éventuel accord. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, affirme Stephan Aykut, l’Europe sera l’hôte d’une négociation dont elle n’est plus l’élément moteur, « même si elle demeure une force morale et un exemple en matière de réduction des gaz à effet de serre ». Comme à Copenhague où elle n’avait été associée qu’à la dernière minute à la négociation.

De là à conclure que la démarche onusienne est hors jeu, il n’y a qu’un pas que ne franchit pas tout à fait l’universitaire. Même si ces grand-messes annuelles ressemblent à une « fabrique de la lenteur », dit-il.

« À Paris, on parlera beaucoup de réduction des émissions, mais très peu des nouvelles technologies qui permettent de les réduire,dit-il. Par contre, à l’Organisation mondiale du commerce, par exemple, on ne parle pratiquement jamais de climat. »

Aykut donne l’exemple de la Banque mondiale qui, selon les rapports des ONG, investit encore beaucoup dans des projets de développement des énergies fossiles. « Si les conférences de l’ONU permettent aux pays pauvres de faire connaître leur point de vue et de leur offrir un financement, ce type de gouvernance n’a pas de prise sur les conséquences de l’expansion de la mondialisation,dit Aykut. Il faut absolument désenclaver les discussions sur le climat et les faire sortir du seul cadre de l’ONU. »