La stratégie du complot permanent

La théorie du complot prend de l’ampleur à Moscou. Bien que l’enquête sur l’assassinat de l’opposant Boris Nemtsov, tué par balles en plein coeur de la capitale russe le 27 février, n’ait, pour l’heure, fourni encore aucune piste, le pouvoir russe n’hésite pas à désigner de plus en plus ouvertement son commanditaire, l’Occident, accusé de vouloir « déstabiliser la Russie ». « Le scénario est pratiquement le même partout. On tue une figure de l’opposition pour jouer sur l’émotion et déclencher des émeutes de rue, comme en Syrie, en Irak, en Libye et en Ukraine », ont déclaré jeudi, dans les locaux de la plus grande agence de presse russe, les animateurs du mouvement anti-Maïdan, hostile au pouvoir ukrainien et proche du Kremlin. « Nous devons prêter une plus grande attention aux crimes de grande envergure, y compris ceux qui ont un fond politique », avait exhorté la veille Vladimir Poutine.

Devant les responsables du ministère de l’Intérieur réunis au grand complet et en uniforme mercredi, le président russe a qualifié de « honte » et de « tragédie » le « meurtre audacieux » de Boris Nemtsov. Dans la foulée, le chef du Kremlin, qui est apparu les traits tirés, a mis en avant son inquiétude sur les « extrémistes qui empoisonnent la société par leur militantisme nationaliste, leur intolérance et leurs agressions », avant de préciser : « À quoi cela peut-il mener ? On le sait bien en regardant l’exemple de notre voisin ukrainien. »

 

«Victime sacrificielle»

Le ton avait déjà été donné dans les heures qui ont suivi la mort de Boris Nemtsov, présentée par le porte-parole du Kremlin comme une « provocation » et l’opposant comme une « victime sacrificielle » par une autre source officielle. Comprendre : l’opposant aurait été « sacrifié » par son propre camp dans le but de fragiliser le pouvoir russe. Cette thèse était reprise le lendemain même du meurtre par Ramzan Kadyrov, le président de la Tchétchénie, sur son compte Instagram. « Il n’y a aucun doute que l’assassinat de Nemtsov a été organisé par les services spéciaux de l’Occident, qui cherchent par tous les moyens à provoquer un conflit intérieur en Russie. C’est leur pratique. D’abord, ils entrent en contact avec la personne, la désignent comme un ami des États-Unis et de l’Europe, puis la sacrifient. »

« L’activité des extrémistes devient de plus en plus sophistiquée », a souligné mercredi, devant les forces de sécurité, le chef de l’État, en décrivant « l’utilisation de méthodes » — « des actions illégales dans les rues jusqu’à la propagande de la haine sur les réseaux sociaux » — destinées « à provoquer des émeutes » et à saper, « en fin de compte, la souveraineté de la Russie ». « Il faut immédiatement réagir », poursuivait Vladimir Poutine en incitant les forces de sécurité à davantage s’appuyer sur les droujiniki.

Auxiliaires civils volontaires de la police du temps de l’URSS, ces derniers ont été remis au goût du jour il y a moins d’un an, dans une loi portant sur la participation des citoyens dans la défense de la sécurité publique promulguée le 2 avril 2014. Ils étaient déjà visibles avec leurs brassards lors de la marche organisée à Moscou le 1er mars en mémoire de Boris Nemtsov, qui a attiré des dizaines de milliers de Russes et dont ils assuraient le service d’ordre.

Contre-feux

Médias, « experts » et partisans du pouvoir sont ainsi mis à contribution pour allumer des contre-feux alors que l’opposition dénonce le « climat de haine » créé par les partisans du pouvoir comme le responsable de cet assassinat politique et sa mise en oeuvre comme le travail de professionnels. Sur ce point, il y a consensus en Russie, mais pas dans la même direction. La télévision publique, où Boris Nemtsov était interdit d’antenne, consacre désormais du temps à la « victime sacrificielle ». De ce côté-ci, une seule piste : l’implication sans nuance de l’Occident, et des États-Unis en particulier.

« C’est une provocation bien planifiée, juste avant la manifestation [prévue à l’origine par l’opposition le 1er mars], tout près du Kremlin, sur la route qui mène à Bolotnaïa [lieu de grands rassemblements hostiles au pouvoir en 2011 et 2012], il n’y avait pas de meilleur endroit pour une victime sacrificielle. C’est la première du Maïdan en Russieet il est tout à fait évident que c’est le travail des États-Unis », a lancé l’écrivain Nikolaï Starikov, l’un des représentants de l’anti-Maïdan.

Créé au mois de janvier et soutenu par le Kremlin, ce mouvement repose sur quatre animateurs censés représenter la population : un intellectuel, Nikolaï Starikov, un politique, Dmitri Sabline, ex-député du parti au pouvoir Russie unie, aujourd’hui président de l’association des vétérans d’Afghanistan, un ouvrier, Alexeï Balniberdine, employé de la plus grande usine de l’Oural, et Alexandre Zaldostanov, dit le « chirurgien », patron du groupe de motards Les Loups de la nuit, qui se déplace dans un véhicule militaire sur lequel est écrit « Pour la patrie, pour Staline ».

Haut en couleur, ce dernier qualifiait, à la sortie, les « méthodes occidentales pour détruire la Russie » de « nouvelle arme plus puissante qu’une bombe nucléaire ». « On ne restera pas sans réagir », prévenait-il, ajoutant : « La paix en Ukraine sera ramenée seulement par l’intégration avec la Russie. » « Lâchez-les [les Ukrainiens] ! », enjoignait ce colosse à un journaliste occidental, avant de se radoucir vis-à-vis d’un autre : « La France a son propre point de vue, et nous allons inviter Marine Le Pen à un “Bike Show” à Sébastopol. Elle me plaît beaucoup comme politique. »