La crise s’enlise, Poutine s’isole

Depuis le début de la crise ukrainienne, Vladimir Poutine a perdu beaucoup d’amis, et pas seulement parmi les leaders occidentaux.

L’entourage immédiat du président russe a été sensiblement réduit, indique une enquête de l’agence Bloomberg, de plusieurs dizaines de « personnes de confiance » à une poignée de jusqu’au-boutistes, partisans des séparatistes du Donbass : le secrétaire du Conseil de sécurité Nikolaï Patrouchev, les chefs du FSB, Alexandre Bortnikov, et des services de renseignement extérieur, Mikhaïl Fradkov, et le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou.

En persistant dans son soutien à la rébellion prorusse et dans son refus de prendre de réelles mesures pour sortir du conflit, le président russe a fini par irriter ses « amis les plus riches », écrit Bloomberg. Réciproquement, Poutine est devenu méfiant à l’égard de ceux qui ont prospéré grâce à lui et qui ont été particulièrement touchés par les sanctions occidentales. Ils représentent, à ses yeux, des maillons faibles. Selon les indices de Bloomberg Billionaires, en 2014, les 21 personnes les plus riches de la Russie ont perdu plus de 75 milliards $CAN, toutes fortunes confondues, dont les amis de longue date de Poutine Gennady Timchenko et les frères Arkady et Boris Rotenberg.

Les hommes d’affaires proches du chef de l’État reconnaissent la dette qu’ils ont envers lui, a indiqué une source de l’agence, et ils ne le critiqueront pas publiquement. Mais ils ne veulent pas non plus sacrifier leur fortune à ses ambitions personnelles. « Ils sont coincés, commente l’ancien conseiller du Kremlin Gleb Pavlovsky. Ils ne sont pas d’accord avec Poutine, mais ils ne peuvent pas le défier car il a le pouvoir de les écraser. »

Menace inexistante

Les hauts fonctionnaires et ministres chargés de maintenir à flot l’économie russe se plaignent de devoir attendre des mois dans l’antichambre présidentielle. La critique revient aussi du côté d’anciens membres du gouvernement, comme Evgueni Primakov, ex-premier ministre et ancien chef de la diplomatie russe, qui a appelé la Russie à reconnaître l’intégrité territoriale ukrainienne et à cesser de combattre la « menace inexistante de révolutions de couleur ». Primakov suggère plutôt de se concentrer sur l’économie et la coopération avec les États-Unis ou l’Europe, nonobstant les sanctions.

De son côté, l’ex-ministre des Finances, Alexeï Koudrine, est convaincu que la crise sera longue et il ne cesse de critiquer la politique « d’extinction d’incendies » du Kremlin. « J’ai l’impression qu’à tous les échelons du pouvoir, y compris au niveau du numéro 1, on n’évalue pas objectivement les défis auxquels la Russie doit faire face », a-t-il déclaré au journal RBC.

Pour de nombreux experts, le plan anticrise publié mercredi par le gouvernement s’inscrit précisément dans cette logique, en proposant des mesures chocs, à coups de dépenses colossales, mais sans affronter les problèmes systémiques d’une économie russe qui ne peut plus se passer de réformes en profondeur. Dans l’immédiat, l’État prévoit de débourser 1375 milliards de roubles(soit 25,5 milliards $CAN). Le ministre des Finances, Anton Silouanov, assure que les 170 milliards de roubles du fonds gouvernemental anticrise devraient suffire pour les premiers mois. Le reste du financement proviendra d’une réduction des dépenses budgétaires de 10 % en 2015 et de 5 % pendant les trois années suivantes. Des coupes qui ne devraient pas toucher les prestations sociales, les dépenses liées à la défense, le soutien à l’agriculture et l’accomplissement des engagements internationaux de la Russie. Les plus importantes injections se feront dans le système bancaire et les retraites.

Déterioration

Entre les effets des sanctions occidentales, qui viennent d’être prolongées de six mois, et la chute des cours du pétrole, le climat économique et financier de la Russie se détériore de plus en plus. Au point que l’agence américaine Standard Poor’s a rétrogradé la dette publique russe en catégorie BB +, comme un placement « spéculatif », comprendre « pourri » dans le jargon financier. L’inflation, à 12 % actuellement, continue d’accélérer. La consommation et les investissements ne cesseront pas de baisser dans les mois à venir. Le rouble, qui a perdu 34 % de sa valeurpar rapportà l’euroen 2014, reste désespérément bas. Et si, à la surprise générale, la Banque centrale russe a abaissé vendredi son taux directeur de 17 à 15 %, il reste à un niveau qui étrangle l’activité économique.