Les suspects localisés ; la traque se poursuit

Malgré la nuit, la chasse à l’homme se poursuivait jeudi soir dans le nord de la France, où ont été localisés les deux auteurs présumés de l’attentat contre Charlie Hebdo, qui a choqué et sidéré le pays, partagé entre recueillement et colère.

Avec l’aide de cinq hélicoptères, les recherches vont se poursuivre de nuit, ont indiqué des sources policières.

Des hommes du RAID et du GIGN, les unités d’élite de la police et de la gendarmerie, ratissaient depuis la mi-journée, sous la pluie, la Picardie où le niveau maximum d’alerte antiterroriste a été décrété.

Armés, casqués, en uniforme noir, ils patrouillaient sur les routes, contrôlant les véhicules, fouillant les jardins de maisons, les rues de villages.

C’est dans cette zone située à 80 km au nord de Paris qu’ont été repérés Chérif et Saïd Kouachi, deux frères djihadistes de 32 et 34 ans d’origine algérienne, soupçonnés du pire attentat commis en France depuis 50 ans.

L’attentat, qui a fait douze morts en plein Paris, a été salué jeudi par le groupe État islamique, dont la radio a qualifié de «héros» les auteurs du massacre.

«Des héros djihadistes ont tué 12 journalistes et blessé plus de 10 autres travaillant dans le journal Charlie Hebdo et cela pour venger le prophète Mahomet», a indiqué le bulletin de la radio al Bayane de l’EI, qui contrôle de larges pans de territoire en Irak et en Syrie. La radio de l’EI rappelle que ce journal «n’a cessé de porter atteinte au prophète depuis 2003», dans une allusion à la publication de caricatures de Mahomet.

Les deux frères, dont le cadet, Chérif Kouachi, était fiché par l’antiterrorisme, ont été reconnus jeudi matin par le gérant d’une station-service proche de Villers-Cotterêts, une petite ville de Picardie.

Ils l’ont braqué dans le but de se ravitailler en nourriture, a indiqué une source proche du dossier. Les deux hommes ne portaient pas de cagoule, selon des caméras de vidéosurveillance, mais étaient armés de kalachnikovs et disposaient d’un lance-roquettes dans leur voiture.

Les fugitifs n’ont a priori plus de voiture, mais le ratissage policier dans un secteur qui fait quelques centaines de kilomètres carrés, de surcroît très forestier, risque d’être long et compliqué.

La piste du terrorisme islamiste, envisagée très rapidement quand il s’est avéré que les tueurs avaient crié «Allah Akbar», a encore été renforcée par la découverte d’un drapeau djihadiste dans la voiture abandonnée à Paris mercredi dans leur fuite.

Les suspects

Neuf personnes de l’entourage des suspects ont été placées en garde à vue, a précisé jeudi le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, indiquant également que Saïd Kouachi avait été «formellement reconnu sur une photo comme agresseur». Son frère Chérif a quant à lui été condamné en 2008 pour avoir fait partie d’une filière visant à envoyer des djihadistes dans les rangs de la branche irakienne d’al-Qaïda.

Né en novembre 1982 à Paris, de nationalité française, surnommé Abou Issen, Chérif Kouachi a fait partie de ce qui a été appelé «la filière des Buttes-Chaumont», du nom d’un quartier de Paris. Sous l’autorité de «l’émir» Farid Benyettou, cette filière visait à envoyer des djihadistes en Irak dans les rangs de la branche irakienne d’al-Qaïda, dirigée à l’époque par Abou Moussab al-Zarkaoui.

Interpellé juste avant de partir à destination de l’Irak via la Syrie et incarcéré, il a été jugé en 2008 et condamné à trois ans de prison, dont 18 mois avec sursis.

C’est à la prison de Fleury-Mérogis où il était en détention préventive, de novembre 2005 à octobre 2006, qu’il a fait la connaissance de Djamal Beghal, une figure de l’islam radical français, condamné à dix ans de privation de liberté pour la préparation d’attentats. Dès lors, Chérif Kouachi a été, selon une source proche du dossier, «sous l’influence» de Djamal Beghal et s’est fait remarquer par «une pratique très rigoriste de l’islam».

Crâne rasé, bouc clairsemé sur la photographie diffusée par la police, Chérif Kouachi était, avant de basculer dans l’islam radical, un fan de rap, comme le montre une vidéo datant de l’été 2004 diffusée en 2005 dans l’émission Pièces à conviction de la chaîne de télévision France 3.

Son frère Saïd, de deux ans son aîné n’avait, jusqu’à l’attentat contre Charlie Hebdo, jamais attiré l’attention. C’est sa carte d’identité qui a été retrouvée dans le véhicule abandonné mercredi dans Paris par les suspects. Sur la photo accompagnant l’appel à témoins diffusé par la police, cet homme aux yeux marron a les cheveux courts et arbore une barbe peu fournie.

Dans un premier avis de recherche diffusé mercredi soir figurait le nom d’un troisième suspect, Mourad Hamyd, 18 ans, beau-frère de Chérif Kouachi. Il était soupçonné d’avoir aidé les tueurs, un témoin ayant fait état de la présence d’un troisième homme dans la voiture au moment de la fuite. Il s'est rendu aux policiers en fin de soirée mercredi.

Tension extrême et recueillement

Ce climat de tension extrême — certains éditorialistes et hommes politiques n’hésitant pas à parler de «guerre» et le quotidien Le Monde titrant sur le «11 septembre français» — a été exacerbé avec une nouvelle fusillade tôt jeudi matin à Montrouge, près de Paris, qui a coûté la vie à une jeune policière stagiaire. Un agent municipal a également été blessé.

Aucun lien à ce stade n’a été établi avec l’attentat contre l’hebdomadaire statirique Charlie Hebdo, selon Bernard Cazeneuve, précisant que deux personnes étaient gardées à vue dans cette affaire.

Parallèlement à l’enquête, une atmosphère de recueillement et de deuil national a régné en France, au lendemain de cet attentat qui a décimé l’équipe d’un journal emblématique de la liberté d’expression et de l’irrévérence.

«En frappant la rédaction de Charlie, les assassins ont endeuillé toute la France, provoquant le sentiment chez nous d’avoir perdu de vieux amis», a résumé Bernard Cazeneuve.

À midi (11h00 GMT), tout le pays s’est arrêté pour une minute de silence, et dans la soirée les éclairages de la Tour Eiffel se sont éteints brièvement.

Manifestation nationale dimanche

Dans une atmosphère d’union sacrée, les représentants de l’islam de France ont lancé un appel d’une vigueur sans précédent pour condamner le terrorisme et appeler les fidèles à «rejoindre massivement la manifestation nationale» à la mémoire des victimes prévue dimanche à Paris.

La communauté musulmane redoute les amalgames et la stigmatisation, craintes alimentées par plusieurs attaques depuis mercredi contre des lieux de culte musulmans, qui ont été fermement condamnées par les autorités françaises.

Le président François Hollande a quant à lui multiplié jeudi les entretiens avec les dirigeants politiques du pays, conviés à la marche républicaine de dimanche à laquelle sont attendues des centaines de milliers de personnes. Le président lui-même envisage d’y participer, selon son entourage.

Mais l’«union nationale» prônée par le chef de l’État a été écornée par une polémique avec l’extrême droite qui a dénoncé son «exclusion» du rassemblement.

Alors que de nouveaux rassemblements de soutien à la liberté d’expression se sont déroulés dans la soirée à travers la France et plusieurs villes d’Europe, l’équipe de Charlie Hebdo a annoncé que l’hebdomadaire sortirait malgré tout mercredi prochain, avec un tirage exceptionnel d’un million d’exemplaires, contre 60 000 habituellement.

La ministre de la Culture, Fleur Pellerin a annoncé vouloir débloquer un million d’euros pour soutenir le journal auquel plusieurs médias ont également offert leur aide.

«On va continuer», a déclaré jeudi Patrick Pelloux, l’un de ses chroniqueurs. «Ce n’est pas la connerie qui va gagner», a-t-il ajouté.

Des caricaturistes des quatre coins de la planète de Bruxelles à Kinshasa, en passant par Hong Kong ou Jérusalem, ont manifesté leur soutien avec force croquis, publiés dans des journaux.

Les ministres de l’Intérieur européens et américain se réuniront dimanche à Paris pour faire le point sur la lutte contre le djihadisme, a annoncé M. Cazeneuve.

L’attentat a soulevé une vague d’émotion dans le pays, qui s’est figé à midi pour une minute de silence en hommage aux victimes pour un deuil national. Des milliers de gens, portant souvent des feuilles marquées du #JeSuisCharlie qui a envahi les réseaux sociaux, se sont immobilisés dans les rues et places du pays.

François Hollande, qui avait estimé mercredi soir que «c’est la République tout entière qui a été agressée», a participé à un hommage à la préfecture de police de Paris. Deux policiers ont été tués dans l’attaque mercredi.

Minute de silence

Le Conseil de sécurité de l’ONU a observé une minute de silence jeudi en hommage aux victimes de l’attentatcontre Charlie Hebdo. Le Conseil avait publié dès mercredi une déclaration unanime pour condamner «un attentat terroriste barbare et lâche».

Lors d’une rencontre jeudi avec la presse, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a lancé un appel à la tolérance, en rappelant que l’un des policiers tués dans l’attentat «était lui-même musulman».

Évoquant «les images horribles d’un policier français exécuté sans pitié sur un trottoir» par l’un des assaillants, il a ajouté: «Il s’appelait Ahmed Merabet, il était lui-même musulman.»

«Nous ne devons jamais voir cela comme une guerre de religion, pour la religion, ou à propos de la religion», a-t-il expliqué. «Céder à la haine et semer la discorde ne peut que provoquer une spirale de violences, or c’est exactement ce que les terroristes recherchent, nous ne devons pas tomber dans ce piège.»