L’ouragan de la com djihadiste

L’EI a mis en ligne une vidéo permettant d’identifier un de ses combattants citoyen français.
Photo: Agence France-Presse L’EI a mis en ligne une vidéo permettant d’identifier un de ses combattants citoyen français.

C’est devenu un classique du groupe État islamique (EI). Dans une vidéo tournée au coin du feu et postée jeudi, trois djihadistes français, Abou Oussama, Abou Maryam et Abou Salman, défient la France en brûlant leurs passeports, kalachnikov et long couteau en main. Outre recruter de nouveaux insurgés, cette communication, réactive et en haute définition, a pour objectif évident d’instiller la peur et de générer des fractures dans la société. Depuis la publication dimanche d’une vidéo montrant une séance de décapitation collective de pilotes de l’armée syrienne, une nouveauté apparaît notable : les bourreaux s’affichent désormais à visage découvert. Le but ? Montrer au monde que l’EI est une internationale djihadiste et que son pouvoir d’attraction est irrésistible.

Déjà, les chancelleries de nombreux pays passent les portraits des hommes en treillis au crible de leurs systèmes d’identification. Avec la crainte de reconnaître un de leurs ressortissants. En à peine plus de 96 heures, la France en est déjà à cinq, même si de sérieux doutes demeurent quant à l’identité de Mickaël Dos Santos.

Dimanche, c’est le visage poupin de Maxime Hauchard, 22 ans, qui barrait les écrans de télé, brouillant un peu plus l’idée d’un profil type des jeunes rejoignant l’EI. La Direction générale de la sécurité intérieure aurait par ailleurs reconnu Abou Oussama. Il serait originaire de Toulouse et aurait quitté le quartier sensible du Mirail en juin. Comme Hauchard et Dos Santos, il est très actif sur Twitter, où il relaie les vidéos de l’organe de presse Al-Hayat et les numéros traduits en français et en anglais du magazine Dabiq, deux des outils de propagande de l’EI.

Pour Abdelasiem El Difraoui, auteur d’Al-Qaïda par l’image, « l’hétérogénéité du profil des Français mis en avant par l’organisation est consciente et destinée à nous perturber. L’EI hystérise les médias, en joue et s’y complaît. Apparaître à visage découvert, c’est jouer sur la proximité, montrer que l’idéal prôné par l’EI est à la portée de tous, que l’on soit musulman ou converti. Pendant que nous nous perdons dans notre petit exercice de vidéologie, on oublie de nous poser les vraies questions : pourquoi un jeune vivant en Europe rejoint-il l’EI ? Qu’est-ce que l’EI dans le paysage global du djihad » ?

 

Des  «tracts»

En outre, la rapidité avec laquelle l’EI s’adapte aux débats traversant les opinions occidentales tend à prouver qu’il dispose d’une cellule dédiée, à l’instar du Global Media Islamic Front, installé aux milieux des années 2000 en Autriche et en Allemagne et qui oeuvrait pour al-Qaïda. « Une de leurs victoires a été de comprendre les codes européens et de les détourner à leur profit, observe Hugo Micheron, chercheur rattaché à Sciences-Po. Sur Facebook, on a vu émerger récemment des lolcats. Le plus célèbre montre un chat, une tondeuse et une demande de rançons. »

La diffusion de vidéos atroces sert aussi un autre objectif : terroriser les populations et les armées des territoires que l’EI veut conquérir en Irak et en Syrie. « Leurs messages sur les réseaux sociaux remplissent le rôle des tracts que les armées larguaient autrefois pour instiller la frayeur, la désunion et les défections » parmi les rangs ennemis, note une étude récente du Conseil américain pour les relations internationales. La stratégie a fonctionné à Mossoul, même si elle n’explique pas à elle seule comment la deuxième ville d’Irak a pu être conquise aussi vite par le groupe État islamique, le 20 juin. Alors que les djihadistes avançaient vers la ville, les troupes irakiennes, terrorisées, ont fui en abandonnant armes et uniformes, sans même tenter de conserver des positions qui auraient pu ralentir la progression de l’EI.

Campagne médiatique

Preuve que, à la manière des armées régulières, les djihadistes ne conçoivent pas d’action militaire sans campagne médiatique, des hashtags spécifiques à Mossoul avaient été créés sur Twitter avant le début de son offensive. Dès la victoire assurée, des messages de joie, assortis de vidéos d’exécutions de masse, ont déferlé sur Internet. Trois jours plus tard, un numéro de Dabiq était même diffusé en anglais sur Internet, avec des photos de la prise de Mossoul et des bulldozers détruisant la frontière irako-syrienne. Ridiculisé par l’inefficacité de son armée, le gouvernement irakien a alors décidé de bloquer Facebook et Twitter. Mais cela n’a pas suffi. Alors que les djihadistes continuaient à progresser vers Bagdad et les territoires kurdes, des centaines de milliers de civils irakiens, dont des yézidis, s’enfuyaient au Kurdistan. Seule une minorité d’entre eux avait probablement vu les vidéos de l’EI, mais la rumeur s’était chargée de terroriser les autres.

Les vidéos de décapitation visent enfin à pousser les pays occidentaux à lancer une intervention terrestre en Irak et en Syrie. « Ils veulent que des soldats américains soient envoyés au sol. Ils savent que la mort de ne serait-ce qu’un seul d’entre eux provoquera la fureur de l’opinion américaine », expliquait récemment un djihadiste du Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda. Une guerre terrestre contre les États-Unis pousserait aussi les autres factions djihadistes, parfois rivales, à rejoindre l’EI, le renforçant encore davantage.