Le premier ministre albanais dans le fief des Albanais de Serbie

Le premier ministre albanais, Edi Rama, a tenté mardi, dans le fief des Albanais de Serbie, de dissiper les craintes serbes quant à une «Grande Albanie», au lendemain d’une visite à Belgrade gâchée par un accrochage avec son homologue serbe sur le Kosovo.

Une foule d’un millier de personnes a accueilli à Presevo, à 380 km au sud de Belgrade, M. Rama avec des applaudissements et des hourras tandis que certains criaient «Edi, Edi» et brandissaient des drapeaux de l’Albanie.

Lundi, M. Rama, premier chef de gouvernement albanais à visiter la Serbie en 68 ans, a eu un accrochage verbal devant la presse avec le premier ministre serbe, Aleksandar Vucic, lorsqu’il l’a invité à admettre la réalité du Kosovo indépendant depuis 2008, ce que Belgrade rejette.

Mardi, devant plusieurs centaines de personnes réunies au Centre culturel de Presevo pour entendre son discours, M. Rama a affirmé: «J’ai dit clairement à M. Vucic (...) que nous ne sommes pas engagés dans une bataille pour une ‘Grande Albanie’ mais pour une ‘Grande Europe’ qui doit accueillir tous les Albanais avec tous les autres peuples et pays».

«Les minorités doivent êtres des ponts qui unissent et pas qui nous séparent», a ajouté M. Rama qui a quitté Presevo vers le Kosovo en début d’après-midi, après une visite d’un peu plus de deux heures.

Mesures de sécurité

La «Grande Albanie» est un projet visant à réunir tous les Albanais des Balkans en un seul État, dont ceux du Kosovo et de la région de Presevo.

Dans les rues de Presevo on pouvait voir des panneaux avec le portrait de M. Rama frappés du drapeau de l’Albanie et de l’inscription en albanais: «Premier ministre, soyez le bienvenu».

La police serbe a pris des mesures de sécurité draconiennes. Le centre de Presevo était interdit aux véhicules et un nombre important de policiers était déployé le long des 20 km de route menant à la frontière avec le Kosovo.

«Cette visite va avoir un impact positif pour l’amélioration de nos conditions. Il va apprendre la difficile situation dans laquelle on vit. C’est son devoir de défendre les Albanais où qu’ils vivent», a dit Nazmi Kadriu, un retraité, 72 ans, venu applaudir M. Rama.

Lundi, dans des entretiens avec M. Vucic, Edi Rama a appelé au respect des droits de la minorité albanaise, environ 60 000 personnes, qui vivent dans la Vallée de Presevo.

Rongée par la pauvreté et le chômage, sciemment négligée par les autorités de Belgrade qui accusent régulièrement les Albanais de visées séparatistes, cette région, qui souhaite s’unir avec le Kosovo voisin, a été le théâtre d’un bref mais violent conflit armé en 2001.

Relations fragiles

L’accrochage verbal la veille entre MM. Rama et Vucic a une nouvelle fois illustré la fragilité des relations entre Serbes et Albanais dans les Balkans.

Cette visite aurait dû permettre d’apaiser les tensions qui pèsent sur les relations bilatérales en raison du vieux contentieux de l’indépendance du Kosovo mais aussi des revendications de la minorité albanaise de Serbie qui réclame davantage d’autonomie, voire un rattachement au Kosovo majoritairement albanais.

M. Vucic s’est offusqué et a dénoncé une «provocation» lorsque M. Rama a parlé du Kosovo.

«Je ne m’attendais pas à cette provocation de la part de M. Rama, de parler du Kosovo, car je ne vois pas ce qu’il a à voir avec le Kosovo. Je dois lui répondre car je ne permettrai à personne d’humilier la Serbie à Belgrade», a dit M. Vucic, contenant difficilement sa colère.

Auparavant, M. Rama avait rappelé que «le Kosovo indépendant» était reconnu par plus d’une centaine de pays.

«C’est une réalité irréversible et cette réalité doit être respectée», a-t-il insisté.

Dans un message sur Twitter, M. Vucic a déploré une «chance perdue de tourner la page» tout en assurant vouloir oeuvrer pour l’avenir de la région.

Lundi soir, M. Rama a néanmoins décrit la rencontre avec M. Vucic comme «difficile, mais saine, sincère et directe, une bonne base pour continuer» le dialogue.