Un «oui» lourd de sens

Les journaux de Barcelone, en Catalogne, au lendemain du « oui » symbolique
Photo: Gerard Julien Agence France-Presse Les journaux de Barcelone, en Catalogne, au lendemain du « oui » symbolique

Au lendemain d’une consultation symbolique où le «oui» à l’indépendance a été largement plébiscité, le rêve d’un pays prend doucement forme pour les Catalans. Car bien que l’exercice consultatif ne soit pas juridiquement valide, plusieurs s’entendent pour dire qu’il a un important poids politique. « La participation massive, c’est un renforcement positif pour le mouvement. Ça va insuffler une énergie additionnelle », a soutenu Ferran Requejo, professeur de sciences politiques à l’Université Pompeu Fabra. À la double question posée, le « sí-sí » (oui à un État catalan et oui à ce qu’il soit indépendant) a reçu jusqu’ici environ 80 % des voix. Mais les citoyens qui le désirent auront jusqu’au 25 novembre pour aller voter dans les lieux prévus à cet effet.

Dans Gracia, un quartier populaire de Barcelone, une bande d’adolescents fougueux, dont quelques-uns ont pu voter puisqu’ils ont plus de 16 ans, ont improvisé une partie de soccer sur le terre-plein du Passeig de Sant Joan. « On a gagné », a lancé l’un d’eux, portant des souliers imitant la marque Adidas, mais avec l’étoile catalane. « C’était évident. » La campagne ayant été menée par des groupes de la société civile indépendantistes, l’issue de ce scrutin symbolique pouvait laisser peu de place à la surprise. « Il n’y a que les gens pour le oui qui sont allés voter », souligne Asunción, qui tient un kiosque à journaux dans le quartier. « Ça ne change pas notre vie du jour au lendemain », estime-t-elle. Sur son étal, les grands titres des journaux ne parlent que de la journée de la veille. « 2,25 M », titre l’Ara, quotidien catalan de gauche. La Razón, un journal unioniste de la droite conservatrice titre pour sa part « Désobéissance, prévarication et malversation », discréditant complètement le processus participatif.

Affirmant que l’unité de l’Espagne ne serait pas brisée tant qu’il serait au pouvoir, le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a minimisé l’importance de la journée citoyenne de dimanche. Pour sa part, le président du gouvernement catalan (Generalitat), Artur Mas, a maintenu qu’il entendait discuter de la possibilité de tenir un référendum. Un vrai.

Lundi, à la première heure, l’organisation unioniste et fédéraliste Societat Civil Catalana (SCC) était déjà en train de réagir. José Rosiñol, directeur commercial et membre de l’exécutif de la SCC, est tout à fait contre une déclaration unilatérale d’indépendance. « Il faut au moins commencer un dialogue avec le reste de l’Espagne et le gouvernement central », dit-il. « Et je suis convaincu que, si Artur Mas abandonne cette idée mythique d’une Catalogne indépendante qui va faire en sorte que tous nos problèmes vont être réglés comme par magie, l’État va vouloir discuter avec lui. »

Optimisme pour l’avenir

D’autres sont nettement plus optimistes. C’est le cas de Carles Viver i Pi-Sunyer, une sommité en matière de droit constitutionnel et directeur de l’institut d’études autonomiques du gouvernement catalan (Generalitat). Il a contribué à rédiger le livre blanc sur la transition nationale, imaginant comment la Catalogne pourrait devenir un État indépendant de l’Espagne.

Selon lui, cinq voies légales auraient pu mener à l’indépendance de la Catalogne sur le plan juridique et il déplore que plusieurs d’entre elles aient été rejetées. « D’un point de vue juridique, il est évident que l’indépendance n’est pas dans notre Constitution. Mais c’est comme au Québec, on ne peut quand même pas nous empêcher d’essayer de la faire », souligne-t-il, bien assis dans son bureau rempli de dossiers et de livres, dont plusieurs sur l’Écosse et le Québec. Selon lui, l’État espagnol devrait écouter les arguments de la Cour suprême du Canada et au moins « prendre en considération » et « discuter de bonne foi » la proposition que lui fera la Catalogne.

« Le résultat [de la consultation symbolique] met quand même une forte pression sur le gouvernement espagnol », dit-il. « Le problème, c’est que je ne sais pas ce qu’il peut offrir à la Catalogne », dit-il. « Le temps passe et les occasions d’amener de nouvelles propositions sur la table se rétrécissent. » Un nouveau pacte fiscal ? Il est trop tard, croit le juriste. « Les Catalans sont rendus plus loin. »

Cap sur des élections et l’indépendance

Non, vraiment. C’est l’indépendance de la Catalogne qu’il faut maintenant aborder. Et à défaut de pouvoir dialoguer avec Madrid, les élections plébiscitaires, où plusieurs partis pourraient poser une candidature commune avec l’intention claire de faire l’indépendance dans leur programme, sont la prochaine étape. Devant la pression populaire, Artur Mas ne pourra pas attendre trop longtemps, analyse-t-il.

Si les élections ont lieu et que le projet d’indépendance est plébiscité en grand nombre, il faudrait d’abord proclamer que s’entamera une telle séparation, lancer un processus de dialogue « pour voir si l’indépendance pourrait se faire d’un commun accord avec l’État central », aller chercher des appuis à l’international et commencer à construire les structures du nouvel État, explique M. Viver i Pi-Sunyer, qui a beaucoup réfléchi à ces étapes. Ce n’est qu’après que la déclaration de l’indépendance pourra se faire, venant avec l’élaboration d’une Constitution provisoire qui serait ensuite passée au vote.

Bien sûr, il est conscient que le gouvernement espagnol ne se laissera pas faire. Et son instrument le plus puissant, outre la violence qu’il n’utilisera pas, est la suspension du statut d’autonomie de la Catalogne. « Cela pourrait évidemment retarder le processus d’indépendance. Mais la suspension ne peut pas durer 20 ans non plus. »

La Catalogne pourrait donc être indépendante dans un avenir rapproché ? « Rien n’est impossible », répond-il optimiste, en disant croire la chose possible dans un délai d’environ deux ans. « Tant que les partis politiques et la société civile seront ensemble dans cette lutte, ce mouvement continuera. » D’ailleurs, avec des élections plébiscitaires où la proposition indépendantiste l’emporterait à une forte majorité des voix, il pourrait même être carrément imparable, conclut-il.

5 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 11 novembre 2014 08 h 55

    Même discours partout

    On se rend compte que partout ou des gens veulent aporter des changements il se trouve naturellement des gens pour penser le contraire.

    Ici chez-nous dès la défaite et le traité de Paris de 1763 il s'est trouvé des gens pour se soumettre à la domination étrangère de la Grande Bretagne. Plus tard d'autres se sont félicités de ce que notre peuple ait pu être épargé (dans leur esprit) de la Révolution de 1789. Aujourd'hui les arguments changent mais tournent toujouras autour du même pot : ne changeons rien ça va bien.

    Partout c'est pareil. On l'a vu en Écosse, on le voit en Catalogne. Je pense ici à José Rosiñol membre de l’exécutif de la SCC, qui est tout à fait contre une déclaration unilatérale d’indépendance.

    Il serait québécois qu'il serait à cou sur dans le camp du non. Avec les même arguments, la même peur, le même déni de la réalité opposant le pays réel au pays imaginaire, le même refus de s'identifier aux siens au profit des autres.

  • André Nadon - Abonné 11 novembre 2014 09 h 10

    Combattre l'indépendance par le dénigrement de l'adversaire.

    Qu'on soit en Écosse, en Catalogne ou au Québec, ceux qui prônent le statut-quo dénigrent les tenants de l'indépendance en les qualifiant de rêveurs,désobéissance, prévarication et malversation »,consultation bidon,etc.
    Pourtant, tout peuple qui se respecte désire la liberté, l'indépendance, soit la normalité.

    • Jacques Moreau - Inscrit 12 novembre 2014 10 h 53

      Oui monsieur! Vous avez bien raison. Je suis pour la liberté et l'indépendance. J'aimerais bien que le gouvernement du Québec ne viennent pas imposer ses lois et ses "fusions municipales" sur ma ville. J'aimerais aussi que la villes ne viennent pas imposer ses règlements sur ma propriété. J'aimerais aussi rappeller que le gouvernement Charest avait "pipé" les règles du vote pour les "défusions" municipale en faveur du "non", et après que certaine villes aient gagnées pour la défusion, il a instituer "L'agglomération" municipale, en remplacement des fusions.

  • Gilbert Talbot - Abonné 11 novembre 2014 12 h 17

    Le Oui à l'indépendance de la Nation, toujours si difficle à obtenir!

    Ce sont des luttes qui demandent courage, patience et persévérance à toute épreuve. On ne parle pas ici de dizaines, mais bien de centaines d'années: regardez les batailles de libération en Irlande contre l'Angleterre. [Et encore, l'Irlande du Nord est encore sousdomination anglaise). En Grèce, contre l'occupation de l'empire Ottoman. L'espagne elle-même a été en partie occupée par ce même empire. Ce qu'il y a de nouveau ces dernières années, c'est que les luttes sont plus démocratiques que guerrières, du moins dans les pays occidentaux. La Catalogne nous en donne un bon exemple, elle qui a été littéralement saignée lors de la guerre civile gagnée par Franco. Elle à qui on interdisait même à sa population de parler sa propre langue. Et pourtant, patiemment, la Catalogne se relève fièrement et relance le débat. Les partis indépendantistes gagnent les élections, puis relancent l'idée d'un référendum sur la question. Madrid refuse. Qu'à cela ne tienne, Artur Mas fait un référendum «symbolique», ranime la flamme et relance l'idée d'une élection plébiscitaire où les partis indépendantistes s'uniraient derrrière la promesse de tenir un vrai référendum contraignant, avec ou sans l'approbation de Madrid. Quelle persévérance! Et quel bel exemple pour les indépendantistes québécois. Lâchons pas nous non plus. Unissons-nous sous le nouvel organisme-parapluie du OUI Québec.

    • Johanne Bédard - Inscrite 11 novembre 2014 22 h 48

      Comme vous avez raison Monsieur Talbot. Comme il est bon de vous lire. OUI, unissons-nous sous le nouvel organisme du OUI qui renforci de jours en jours. La ténacité pacifique est la forteresse et la base solide de l'avenir du Québec. Inspirons-nous de Mandela pour atteindre notre but ultime.

      Je ne sais pas de quoi ont peur les Québécois ... Présentement, nous avons un gouvernement qui nous écrase et ne se préoccupe que des riches, parce qu'apparemment ceux-ci réinvestiraient leurs profits au Québec. Mensonge, foutaise, si c'était vrai, les finances du Québec ne seraient pas dans le rouge.

      Et même cette affirmation néolibérale est probablement fausse. Montrez-nous les chiffres. Dites-nous M. Couillard, quel est exactement le montant d'argent que vous possédez dans vos comptes de banques paradisiaques et ceux de vos amis orientaux ?

      Et vous Messieurs Laeto et Coiteux quel est le menu pour le réveillon chez-vous ? Des vins à 275 $ ou 380 $ la bouteille au Jour de l'An ? Barette, lui, ce sera le champagne payé avec l'argent qu'il enlève aux soins de santé ! Bonne année !