L’obsession délétère de la popularité

François Hollande arrive à mi-mandat, sa cote de popularité en berne. La vaste majorité des Français (86 %) souhaite qu’il ne se représente pas pour un prochain quinquennat, selon un récent sondage. Mais cette obsession de la popularité, tant chez les électeurs que les élus, entraîne des comportements politiques qui ne font, paradoxalement, qu’empirer la situation, explique Fabien Desage, spécialiste de la France au CERIUM.

Quelles sont les principales raisons de cette anémie ?

J’aimerais d’abord souligner combien ces estimations de la popularité des gouvernants ont en quelque sorte envahi l’espace médiatique et politique en France, au détriment souvent de débats plus substantiels. On a parfois l’impression que la cote de popularité — telle qu’on la mesure avec des outils de sondages d’opinion dont on pourrait d’ailleurs discuter la validité et la pertinence — sert aujourd’hui d’étalon de la légitimité démocratique et fait office de fin en soi, alimentant un certain « court-termisme » chez les dirigeants.

Ces mesures de la popularité ne sont pas sans effets sur les gouvernants eux-mêmes, qui finissent par être obsédés par ces indicateurs assez volatils, qu’ils cherchent à tout prix à influencer, plus par des éléments de langage ou des changements de posture, de style, que par des inflexions de politiques publiques. C’est faire peu de cas de la capacité des citoyens ou des militants à juger une action politique sur d’autres critères, et notamment sur la constance vis-à-vis des engagements pris.

Concernant François Hollande, les raisons de son impopularité sont multiples, mais je crois qu’il ne faut pas être grand clerc pour deviner notamment dans les contradictions entre les annonces de campagne et sa pratique du pouvoir certaines raisons profondes d’un désaveu de l’électorat de gauche, pourtant à l’origine de son élection. Se sont probablement ajoutées à cela des incohérences de communication ou l’interférence d’affaires privées, mais dans une proportion qui me semble très marginale par rapport à ce « péché originel » des renoncements précoces, sur le terrain des politiques économiques et européennes notamment.


Hollande souffre-t-il de surcroît d’être lâché par son propre parti ? Je pense notamment aux « frondeurs », ces socialistes critiques qui jugent ses politiques trop libérales.

La popularité du président était au plus bas bien avant que les ministres « frondeurs » quittent le navire ! Donc plus que d’être une cause de sa faible popularité, je dirais que le départ de ces ministres en est plutôt une conséquence. Il ne faut d’ailleurs pas trop idéologiser le sens des défections au sein du gouvernement Valls 2. Beaucoup des partants ont soutenu et participé pendant deux ans aux politiques du gouvernement Ayrault, puis Valls 1… Ainsi d’Arnaud Montebourg qui, en avril 2014 encore, qualifiait le premier ministre Manuel Valls d’« homme passionnément de gauche »

Plus généralement, le Parti socialiste lui-même n’est pas étranger d’ailleurs à la crise de popularité et de légitimité que connaît le président de la République. Son incapacité à renouveler ses élites depuis une trentaine d’années et son ralliement aux politiques de rigueur l’ont durablement coupé de son électorat et de ses bases sociales traditionnelles, sans lui en procurer durablement de nouvelles. Dès lors, si ses représentants sont en mesure de tenir un discours stratégiquement ancré à gauche lors des élections, ils sont de moins en moins convaincus eux-mêmes de l’intérêt de mettre en place ces politiques une fois élus.

Dans un système présidentiel hautement personnalisé, n’y a-t-il pas un charisme lacunaire chez Hollande qui entrave son travail politique ?

En effet, la fonction présidentielle en France favorise et produit en quelque sorte des « attentes charismatiques » fortes vis-à-vis du chef de l’État. La fonction a d’ailleurs été taillée sur mesure pour le général de Gaulle, et l’image d’homme providentiel qu’il cherchait à incarner dans le contexte de la fin de la guerre d’Algérie. Mais les titulaires successifs de la fonction après lui ne se sont pas toujours vu reconnaître beaucoup de charisme ! Et le charisme est toujours une propriété bien relative et bien éphémère en politique. Nicolas Sarkozy était peut-être considéré comme charismatique par une partie de la droite, il n’en polarisait pas moins le reste du pays contre lui. Donc le problème de François Hollande aujourd’hui est probablement moins de ne pas être perçu comme charismatique que d’être illisible du point de vue des positions et intérêts sociaux qu’il entend défendre. On pourrait dire qu’à force de vouloir être populaire, justement, de ne fâcher personne, il a perdu le soutien de ceux qui étaient véritablement en mesure de le soutenir. Et dont il aurait eu bien besoin pour mener les politiques ancrées à gauche qu’il s’était engagé à conduire.

Cette obsession pour le chef de l’État — ses aptitudes, ses volontés et désormais ses moeurs — rappelle surtout l’urgence de repenser profondément les institutions politiques de la Ve République, qui n’ont su éviter une dérive monarchique du pouvoir dont l’obsession pour la cote de popularité du chef de l’État n’est que l’un des nombreux avatars…