Rien n’a changé, mais tout a changé

Ainsi, le Royaume restera Uni. Avec la défaite des indépendantistes écossais, les Anglais poussent un soupir de soulagement. Mais tout le monde a conscience que les choses ne seront plus les mêmes. C’est tout l’édifice britannique qui est ébranlé. Notre collaboratrice nous raconte le référendum écossais vu et vécu à Londres, où elle a passé la dernière semaine.

Rien. Du moins en apparence. Rien n’a semblé véritablement passionner les Londoniens pour un référendum qui se déroulait loin d’eux, dans la lande écossaise, pour ne pas dire à l’autre bout du monde, loin de Westminster, son orgueil et ses fastes, loin de la City frénétique, loin de leur hallucinante mégalopole.

La très grande majorité des femmes et des hommes interrogés, de tous âges, horizons et conditions, ont simplement exprimé leur incompréhension devant ces Écossais enfiévrés de changement et engagés de manière sans précédent à remuer le bon vieil ordre des choses. « Mais pourquoi diable partiraient-ils, ces Écossais ? », résume assez bien le sentiment qui habitait les Londoniens. « Les Écossais, tôt ou tard, vont le regretter », disaient les uns. « C’est juste triste », disaient les autres.

Aucune espèce de référence ou de signe, dans la cité londonienne, que quelque chose d’important se jouait au nord de la rivière Tweed. Excepté une courte manifestation à Trafalgar Square lundi, qui a réuni deux petits milliers de personnes agitant Union Jack et affiches Let’s stay together.

Keith Walters, un médecin de Norwich, dans l’est de l’Angleterre, avait fait deux heures de train pour venir dire sa profonde répulsion du « tribalisme » et applaudir aux mots lancés de la tribune : « Pourquoi refaire des frontières ? Nous appartenons tous à la même humanité ! » Stephen Barker, un original qui vit sur une péniche, tenait lui aussi à être à Trafalgar Square ce soir-là. « C’est tout simplement stupide de se séparer, disait-il avec une moue de dégoût. Cette notion d’identité nationale est complètement dépassée. »

Arrogance de la part de ces deux hommes appartenant à une grande nation, sans complexe et sans doute ? « Non, seulement une indifférence bénigne des Anglais à l’endroit des Écossais, sans plus », répond Ian Jack, auteur d’un article intitulé Being British, publié ces jours derniers dans TheGuardian. « L’ignorance des Anglais quant aux Écossais, poursuit-il, a toujours été beaucoup plus grande que l’ignorance des Écossais quant aux Anglais. »

Le jour même du référendum, rien non plus. Même si l’Écosse était sur toutes les lèvres, dans les pubs, les restaurants, les cafés, cela s’entendait. Rien, sauf une chanson de Johnny Cash, Wings of Fire, dédiée à ses amis écossais par un jeune guitariste, Henri Facey, sur le parvis de la National Gallery. « Ça fait des décennies qu’ils en parlent. Alors je leur dis : mais faites-la, votre indépendance ! Vous pourrez passer à autre chose après ! » Il s’avère que ses amis écossais ne l’ont pas faite, l’indépendance.

Le soir du scrutin, Suzy, l’enseignante, était en réunion ; Charlie, l’agent d’immeuble, était chez lui, tranquille ; Wayne, l’électricien, était au pub The Constitution, rue Churton. Tous les trois travaillent dans Pimlico, un quartier du centre de Londres. Le soir du référendum, ils étaient partout sauf devant leur télé à attendre les résultats.

« Je n’en avais rien à cirer, fait Wayne, ce vote n’allait rien changer à ma vie. Si les Écossais avaient voté pour l’indépendance, je leur aurais simplement dit bonne chance ! » « N’empêche, dit Charlie, ç’aurait été humiliant et honteux de perdre l’Écosse. » Charlie s’est réveillé au petit matin, il a pris connaissance de l’issue du scrutin sur son téléphone, il a dit « It’s good ! » et s’est rendormi.

En réalité, c’est la classe politique anglaise, « la bande de Westminster », comme disent les Écossais, qui s’est le plus enflammée pour ce référendum et qui a eu une vraie frousse. Elle venait de prendre conscience que la fiction pouvait devenir réalité et qu’il fallait prendre les Écossais au sérieux.

Ce fut assez stupéfiant d’entendre un David Cameron implorant les Écossais de repousser l’indépendance. « Please, please, […] vote to save our UK. » Les promesses ont suivi. Avec les résultats que l’on connaît.

Au lendemain du référendum, Londres continue sa vie, agitant ses tentacules, construisant des édifices, déversant dans ses rues des régiments d’êtres humains à la course. Le Parlement de Westminster est toujours aussi grandiose et beau. Sa dentelle fine prend des teintes jaune-rose dans le smog ambiant. Il a fait soleil et sec comme jamais sur l’Angleterre en ce mois de septembre mémorable.

L’historienne Linda Colley, dans un autre contexte, écrivait : « God has ceased to be British. » Après ce référendum, ses paroles sont transposables. Même si les Écossais ont voté Non à l’indépendance, Dieu a cessé d’être Britannique au nord de la Tweed. Ce référendum écossais était « une révolution populaire contre l’establishment de Westminster », disait un spécialiste interviewé sur BBC One. « Le Royaume-Uni, tel qu’on l’a connu, a vécu », disait un autre. L’Écosse a changé, entraînant tout le Royaume-Uni dans son sillage.

Dès 7 h du matin vendredi, au lendemain du référendum, le premier ministre David Cameron a annoncé l’amorce immédiate d’une vaste conversation constitutionnelle entre les quatre composantes du Royaume-Uni : l’Écosse, le pays de Galles, l’Irlande du Nord et l’Angleterre. « C’est une révolution constitutionnelle qui commence », répètent les analystes.

Ce sera périlleux, difficile, il s’agira de contenter l’Écosse qui veut plus de pouvoirs pour agir sur sa destinée, mais aussi de contenter les trois autres membres du quartet. Les optimistes disent que, sur la lancée de ce référendum, on arrivera à une solution, peut-être de type fédéral. Les pessimistes croient que le Royaume-Uni entreprend une danse constitutionnelle impossible. « Mais retourner dormir sous la couette n’est plus une option », écrit TheGuardian.

Au pub The Constitution qui, aujourd’hui, porte si bien son nom, on s’est déjà rebranché sur le soccer. En fait, on ne s’en était pas vraiment débranché. Wayne, l’électricien, est là, devant un long verre doré coiffé d’une petite mousse blanche. La vie continue. Mais elle ne s’était pas vraiment arrêtée.

4 commentaires
  • Marc G. Tremblay - Inscrit 20 septembre 2014 09 h 31

    Pourquoi refaire des frontières ?

    Devant les vraies menaces qui planent sur l'humanité, le réchauffement et la polution atmosphérique planétaire, les frontières physiques, comme économiques, sont vraiment des concepts archaïques...

    • Gilles Théberge - Abonné 20 septembre 2014 13 h 45

      Sauf qu'elles existent, qu'elles sont de toutes natures, et qu'elles sont détenues par les puissants qui y tiennent mordicus. Elles sont archaïques vous avez raison. Mais elles ne disparaîtront pas. Justement parce qu'elles sont inséparables des besoins de pouvoir de ceux qui le détiennent.

      Faire l'indépendance ne s'inscrit pas dans la perspective d'ériger de nouvelles fromtières. Cela répond à un besoin de maîtriser les moyens dont dispose un groupe social pour mettre en place les moyens d'assurer son épanouissement. Pas au détriment des autres, par simple principe de charité bien ordonnée qui naturellement et sainement, comme on le sait, par soi-même...

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 20 septembre 2014 21 h 56

      @M. Théberge

      Pourquoi divorcer sans raisons évidentes ?
      Les vieux couples, ces deux êtres humains qui, statistiquement, vivent de la tendresse plus longtemps que les solitaires butés, parce que le dialogue et des frontières naturelles et consensuelles se sont imposées avec le temps ; pourquoi ne pas les considérer comme modèles de vie... ?

    • Gilles Théberge - Abonné 21 septembre 2014 12 h 52

      Parce qu'il faut être libre de ses choix pour en assumer les conséquences monsieur Tremblay.

      Dans un État constitué de plusieurs peuples, il tombe sous le sens que chaque entité a intérêt à pouvoir parler par elle-même. Dans le cas de la Grande Bretagne, pays unitaire, les entités Écossaises, Irlandaises et Galloise ne se sentent pas à l'aise et cherchent à retrouver leur autonomie. C'est normal et c'est sain.

      Partout à travers le monde des mouvements autonomistes naissent et réclament le droit de parler pour elles-même.

      C'est vrai en Écosse, c'est vrai en Irlande du Nord, c'est vrai au pays de Galles, c'est vrai en Catalogne, c'est vrai en Corse, c'est vrai en Bretagne. Et c'est vrai au Québec.

      Si vous ne voyez pas les raisons fondamentales pour lesquelles ces peuples et le québec réclament leur autonomie, continuez d'étudier la question...