Lendemain de veille en Écosse

Le Non est sorti fort : 55,3 % des voix. Un coup de massue pour les indépendantistes.
Photo: Stefan Rousseau Associated Press Le Non est sorti fort : 55,3 % des voix. Un coup de massue pour les indépendantistes.
Les indépendantistes écossais avaient la gueule de bois, vendredi, au lendemain de la victoire convaincante du Non avec 55,3 % des voix. Le premier ministre Alex Salmond, qui a dirigé avec brio la campagne du Oui, a pris tout le monde par surprise en annonçant sa démission. Son homologue britannique David Cameron, que tout le monde croyait mort politiquement, s’est engagé à accorder de nouveaux pouvoirs à l’Écosse. Un autre marathon commence.
 

Un lourd silence régnait dans le café de John et David Cameron-Clark, dans la vieille ville d’Édimbourg, vendredi après-midi. Un silence de mort. Ils avaient les yeux rougis, le teint gris, les traits tirés. Ils plaçaient les chaises sur les tables. « Il va falloir que tu prennes ton café pour emporter, l’ami québécois. On ferme. »

Vous fermez là, tout de suite, en plein milieu d’après-midi ? Oui…

Deux jours plus tôt, c’était la fête ici. On vous a parlé d’eux dans Le Devoir : les restaurateurs prenaient un malin plaisir à débattre avec les touristes qui venaient les sermonner parce qu’ils appuient le Oui. L’oeil brillant, le verbe allumé, ils s’emportaient en vantant les mérites de l’indépendance écossaise.

La fête est finie. Le lendemain de veille fait mal. C’est le temps d’aller dormir, après avoir passé une nuit blanche à suivre les résultats du référendum. Le Non est sorti fort : 55,3 % des voix. Un coup de massue pour les indépendantistes.

Un coup de massue pour les indépendantistes, mais pour la fameuse « majorité silencieuse », c’était un jour de soulagement. Les Écossais ont obtenu exactement ce qu’ils voulaient : un Oui juste assez fort pour ébranler les colonnes du temple à Londres, mais sans la séparation. Comme disait la campagne du Non : « Le meilleur des deux mondes. » Ils sont peut-être un peu québécois, les Écossais.

À deux coins de rue de là, la serveuse du Mussel and Steak Bar, Sinead, d’origine irlandaise, penchait pour l’indépendance, dans les jours précédant le référendum. Mais elle était contente que le Non l’emporte. « Je me suis fait réveiller par un joueur de cornemuse qui s’est placé devant ma fenêtre à 3 h la nuit dernière. Je veux bien me passer de la révolution si c’est pour me permettre d’entendre moins de cornemuse ! »

Dans un sens, on peut presque dire que les deux camps ont gagné quelque chose, dans ce référendum. Le premier ministre souverainiste Alex Salmond a annoncé vendredi sa démission, mais il a quand même réussi l’exploit d’emmener la nation écossaise aux portes du « pays ». L’appui de 45 % à l’indépendance est du jamais vu en Écosse. Au lancement de la campagne, le Oui plafonnait à son niveau habituel de 30 % à 35 % — légèrement plus faible qu’au Québec.

La campagne du Oui a résumé ainsi la situation, vendredi, sur son compte Facebook : « Merci à tous pour votre travail et votre appui depuis deux ans. Le résultat n’est pas celui qu’on aurait souhaité, mais nous avons parcouru beaucoup de chemin. Le taux de participation massif démontre que nous avons réussi à impliquer les gens. […] Nous avons démontré que le peuple a le pouvoir entre ses mains. Ce regain d’espoir peut nous aider à viser plus haut et à exiger davantage de la politique et des politiciens, à tous les niveaux de gouvernement. »

Pour le moment, la classe politique écossaise se croit légitimée « d’exiger davantage » du gouvernement central à Westminster. Le Oui à 45 % envoie sans doute un message fort en faveur de la dévolution de nouveaux pouvoirs. Mais en même temps, le premier ministre britannique David Cameron se trouve lui aussi plus fort que durant la campagne référendaire.

« David Cameron a sauvé les meubles avec son score de 55 %. Symboliquement, c’est beaucoup plus important que le 51 % ou 52 % que les sondages lui attribuaient. On le disait mort politiquement cette semaine, mais il peut être le phénix qui renaît de ses cendres », estime Stéphane Beaulac, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal.

Ce spécialiste en droit international qui a étudié à l’Université de Cambridge, en Angleterre, a passé les derniers jours à Édimbourg. Il prépare un ouvrage sur le droit à l’autodétermination des peuples avec son collègue Frédéric Bérard, qui se trouve lui aussi en Écosse.

Un gâteau convoité

 

Le premier ministre britannique s’est engagé vendredi à entamer des négociations visant à accorder des pouvoirs accrus au Parlement écossais, notamment en matière de taxation. Il devra également résoudre un casse-tête difficile : avant même le jour du référendum cette semaine, les premiers ministres des deux autres « nations » du Royaume-Uni (pays de Galles et Irlande du Nord) ont réclamé eux aussi leur part du gâteau.

Pas évident, parce que le Royaume-Uni est un État unitaire, très centralisateur, qui n’a que récemment délégué des pouvoirs aux quatre nations membres. C’est un peu comme les municipalités, créatures du gouvernement du Québec qui dépendent du bon vouloir du premier ministre du jour, explique Stéphane Beaulac.

Les négociations complexes qui s’amorcent entre Londres et les nations peuvent prendre la forme d’un vaste remue-ménage constitutionnel (le Royaume-Uni pourrait même décider de se transformer en fédération, comme le Canada) ou plus simplement d’une entente qui serait entérinée par une loi. Il est fort probable que David Cameron soit tenté de prendre cette voie rapide vers un accord avec l’Écosse, explique Stéphane Beaulac. Le chef conservateur, qui dirige une fragile coalition avec le Parti travailliste et avec les libéraux démocrates, doit affronter l’électorat britannique dans moins d'un an, en mai 2015.

Une entente avec l’Écosse, qui mettrait fin aux tiraillements au sein de l’union, représenterait un argument électoral de taille pour Cameron. Il pourrait mettre les trois autres membres de l’union devant le fait accompli et leur proposer un « deal » similaire. Il n’existe de toute façon que de très faibles pressions séparatistes à l’extérieur de l’Écosse.

Pour le moment, après une campagne exténuante de deux ans, les dirigeants politiques n’ont qu’une envie, pour un certain temps : se changer les idées, parler d’autre chose. En attendant de ressortir les cornemuses, pour les grandes occasions.

Affrontements à Glasgow

La police est intervenue vendredi soir afin de stopper des affrontements entre partisans du Oui et du Non rassemblés dans un square de Glasgow. Trois personnes ont été arrêtées. On ne rapporte aucun blessé parmi la foule, estimée à 2000 personnes.

Ils, elles ont dit

«L’Écosse a mis en place son propre processus et l’a suivi de manière pacifique et responsable. Les leçons que nous avons au Canada sont celles basées sur la décision de la Cour suprême du Canada. Les contextes sont différents.»
— Justin Trudeau, chef du Parti libéral du Canada, à propos de la règle du 50 % +1

«Je n’ai pas été surpris. [...] Je m’attendais à ce que jouent les arguments de peur, ce qui est arrivé. Pour citer John Maynard Keynes, la difficulté n’est pas de comprendre les nouvelles idées, c’est d’être capable de se débarrasser des anciennes.»
— Gilles Duceppe, ex-chef du Bloc québécois

«Il n’y a jamais eu de sécession dans une démocratie bien établie ayant connu au moins 10 ans consécutifs de suffrage universel. Et cette affirmation est toujours vraie après le référendum écossais. Il semble difficile de convaincre des populations en démocratie de rompre leurs liens bâtis dans la liberté.»
— Stéphane Dion, député libéral et père de la Loi sur la clarté référendaire

«Sous Trudeau, c’est moi qui étais responsable du référendum pour le Non, et ensuite, j’ai été premier ministre pour le deuxième référendum. L’évolution du vote dans la dernière semaine a été la même dans les trois occasions. C’est que l’émotion étant du côté du Oui, ça fait toujours les plus belles nouvelles. Le Non, c’est pas le cœur, c’est la raison, alors c’est moins excitant. Mais dans les derniers jours, quand les gens voient que c’est sérieux et qu’ils pensent aux conséquences, ben là, ils votent Non.»
— L’ex-premier ministre du Canada Jean Chrétien, à Radio-Canada

«On a vu que les gens préféraient éviter un bouleversement, mais aussi, il y a une promesse de Londres pour du changement substantiel. Alors, je pense que tout le monde sort gagnant. Les gens, en Écosse, qui voulaient du changement, vont l’obtenir. Et les gens qui craignaient le bouleversement l’ont évité.»
— Thomas Mulcair, chef du NPD

«Les sentiments des militants du Oui sont sûrement mitigés. Mais ils peuvent sortir la tête haute de cette campagne menée dans le plus grand respect de la démocratie. Ils ne doivent surtout pas baisser les bras et demeurer vigilants face aux promesses faites à la dernière minute par le gouvernement de Westminster.»
— Mario Beaulieu, chef du Bloc québécois 
Propos recueillis par Hélène Buzzetti et Marie Vastel