Le gouvernement Valls n’aura vécu que 147 jours

La France connaît depuis lundi sa plus grave crise politique depuis l’élection en 2012 du président François Hollande. Critiqué par son ministre de l’Économie, Arnaud Montebourg, sur sa politique de rigueur, il a demandé à son premier ministre de constituer une nouvelle équipe.

 

Le président socialiste a choisi la fermeté en réaction à la fronde du bouillant ministre de l’Économie, au risque de fragiliser un peu plus sa majorité. Manuel Valls, dont le premier gouvernement n’aura vécu que 147 jours, a ainsi été chargé de composer d’ici mardi un gouvernement « en cohérence avec les orientations » économiques définies par le chef de l’État, selon un communiqué de l’Élysée.

 

M. Montebourg a annoncé lundi après-midi qu’il n’en ferait pas partie et qu’il avait décidé de « reprendre [sa] liberté », reconnaissant ne pas avoir « réussi à convaincre ». « Les politiques de réduction des déficits sont une absurdité financière, car, en plombant la croissance, elles empêchent par la chute de l’activité la réalisation de leurs propres objectifs », a déclaré le politicien de 51 ans lors d’une brève allocution publique.

 

Alerte

 

M. Montebourg, qui ne s’est jamais privé de critiquer les orientations économiques de l’Union européenne, avait appelé ce week-end à un changement de cap. Dans un entretien au quotidien Le Monde, il demandait notamment à M. Hollande de « hausser le ton » envers l’Allemagne, « prise au piège de la politique austéritaire qu’elle a imposée à toute l’Europe ».

 

« Un ministre de l’Économie ne peut pas s’exprimer dans de telles conditions sur la ligne économique du gouvernement et sur un partenaire européen comme l’Allemagne », avait réagi un membre de l’entourage de Manuel Valls.

 

Il s’agit d’une alerte sérieuse pour François Hollande, au plus bas dans les sondages et dont la majorité apparaît de plus en plus fragilisée. Une fragilité accrue depuis que Manuel Valls a succédé à Jean-Marc Ayrault après la déroute de la gauche, fin mars, aux élections municipales remportées par la droite et le Front national (extrême droite). Élu en mai 2012 avec le soutien du Parti socialiste, des écologistes et d’une partie de l’extrême gauche, M. Hollande a vu cette dernière passer à une quasi-opposition tandis que les écologistes se sont retirés de l’exécutif et ont repris leur liberté de vote au Parlement.

 

Quant aux élus socialistes, une partie de plus en plus remuante critique ouvertement sa politique, notamment les allègements de cotisations pour les employeurs, censés favoriser l’emploi, et les économies massives destinées à lutter contre le déficit public.

 

Arnaud Montebourg était la caution de cette aile gauche du Parti socialiste, de même que le ministre de l’Éducation, Benoît Hamon. Ce dernier ne fera pas non plus partie du futur gouvernement Valls.

 

Ces deux ministres « ont cherché à installer une tension, un rapport de force au sein du gouvernement pour peser. Et Manuel Valls et François Hollande ne l’ont pas accepté », analyse Frédéric Dabi, directeur adjoint de l’institut Ifop.

 

La ministre de la Culture, Aurélie Filippetti quitte également le gouvernement. Dans une lettre ouverte adressée à MM. Hollande et Valls, elle a déclaré préférer « la loyauté à ses idéaux » au « devoir de solidarité » gouvernementale.

 

Pour M. Dabi, « le risque de ce remaniement, c’est une nouvelle réduction de la base de la majorité présidentielle ».

 

Claude Bartolone, président socialiste de l’Assemblée nationale, a averti la majorité de sa « responsabilité colossale ». « L’enjeu n’est plus aujourd’hui de définir une ligne politique, mais d’aider le président de la République à obtenir gain de cause en Europe pour défendre des politiques de croissance contre le dogme de l’austérité », a-t-il souligné.

 

Le chômage a atteint en France un niveau historique, avec 3,398 millions de demandeurs d’emploi fin juin, frôlant les 10 % de la population active. Depuis l’élection de François Hollande en mai 2012, près d’un demi-million de nouveaux demandeurs d’emploi sans activité ont été enregistrés en France.

 

Fracture chez les députés

 

Les élus du Parti socialiste s’accordent au moins sur un point : le départ de Montebourg clarifie la ligne politique de l’exécutif. En présentant au président la démission de son gouvernement pour obtenir l’éviction des trois ministres, le premier ministre, Manuel Valls, creuse encore davantage la fracture qui traverse le Parti socialiste et les députés à l’Assemblée.

 

Aussi bien pour les frondeurs, ces députés critiques de la politique de François Hollande et de Manuel Valls, que pour ses partisans, le départ de Arnaud Montebourg clarifie la donne. « C’est un événement positif, se félicite le député Christophe Caresche, chef de file des réformateurs. Cela finit de solder les ambiguïtés qui découlaient de la coexistence de deux lignes différentes au sein du gouvernement. »

 

Porte-parole du PS et fidèle du premier ministre, Carlos Da Silva résume : « Une des clés de la réussite du gouvernement, c’est la confiance des Français et de nos partenaires européens. Ce qu’a fait Montebourg ébranlait cette confiance. Il ne peut y avoir de posture politicienne quand on dirige la France. Si l’exécutif n’avait pas réagi, quelle aurait été sa crédibilité ? »

 

Jusque-là, Manuel Valls est toujours parvenu à rassembler une majorité de socialistes derrière lui. Mais aujourd’hui, les observateurs se demandent si Montebourg pourra prendre le leadership de la fronde socialiste.

 

« La question est de savoir si ceux qui ont jusque-là soutenu Valls vont continuer à le faire », résume le député du Cantal Alain Calmette. « Ce sera le gouvernement de la dernière chance. »