Un scrutin sous haute tension

Une scène de la vie quotidienne à Slavyansk.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pviktor Drachev Une scène de la vie quotidienne à Slavyansk.

Kiev — Un étrange sentiment parcourt les cercles du pouvoir à Kiev : le soulagement. Il ne peut être décemment exprimé en public. Les circonstances ne s’y prêtent pas. L’intégrité territoriale a été entamée par l’annexion russe de la Crimée ; le sort de l’est du pays, livré aux violences, demeure incertain ; les perspectives économiques paraissent sombres. Pourtant, alors que se profile l’élection présidentielle, dimanche, ce sentiment sert de sous-texte à la plupart des déclarations officielles. Le pire aurait été évité. L’Ukraine ne marche pas, mais au moins tente-t-elle de se relever, après trois mois de tourmente.

 

L’élection présidentielle de dimanche est le premier pas de ce redressement. Elle doit rendre à Kiev une part de légitimité démocratique. La majorité issue d’un coup parlementaire, qui avait obtenu la destitution de Viktor Ianoukovitch, le 22 février, a été privée de tout instrument régalien efficace. Armée en guenilles, police démoralisée ou corrompue, services infiltrés, absence de coordination entre services, communication de guerre déplorable : les maux sont innombrables.

 

Dans l’est

 

L’objectif, pour dimanche, est de pouvoir afficher coûte que coûte que le scrutin a eu lieu dans les régions administratives de Louhansk et de Donetsk. Même dans un nombre très limité de bureaux de vote. Ce sera une façon de confirmer le maintien de l’Est au sein de l’Ukraine. Pour l’heure, plus de la moitié des commissions électorales locales sont bloquées. Le dépouillement de bureaux en zone sensible aura lieu ailleurs, en dehors du « cordon d’endiguement » que les autorités se félicitent d’avoir resserré autour des séparatistes.

 

En Crimée, ils ne sont que 6000 sur 1,8 million d’électeurs à s’être enregistrés en dehors de la péninsule pour participer. À l’est, en dépit des appels de Kiev à la mobilisation civique, de nombreux habitants n’iront pas voter par peur de violences. Jeudi, 17 soldats ukrainiens ont été tués dans des attaques près de Louhansk et de Donetsk. L’« opération antiterroriste » a tellement stagné que les métastases séparatistes ont grossi et muté. Les activités criminelles fleurissent, au sein de petits groupes souvent en concurrence.

 

Le secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense, Andriy Paroubiy, a évoqué jeudi, sans apporter de preuves, l’existence d’une « base terroriste » dirigée par des « officiers russes », de l’autre côté de la frontière, à Rostov-sur-le Don. Dans un entretien au Monde, le candidat à la présidence Iouri Boïko, ancien pilier du secteur énergétique, originaire du Donbass, assure que 300 hommes armés, ne répondant à aucune hiérarchie, se trouvent dans la seule région de Louhansk. Serhyi Tikhipko, lui, est d’un autre avis.

 

Le « troisième homme » à la présidentielle de 2010, de nouveau candidat, explique que « les séparatistes ne sont pas des acteurs autonomes. Ils sont soutenus soit par les services russes, soit par les proches d’Ianoukovitch. Sans cela, ils ne tiendraient pas une semaine ».

 

Un favori, Petro Porochenko

 

Le patron du groupe chocolatier Roshen se détache largement dans les intentions de vote, devant l’ancienne première ministre Ioulia Timochenko et Serhyi Tikhipko. Ils incarnent tous la continuité des élites. Une victoire au premier tour de Petro Porochenko n’est pas impossible. La prudence s’impose tant les sondages, très orientés, présentent des différences saisissantes. Il faudrait des circonstances favorables pour que Petro Porochenko triomphe dès le 25 mai : une très faible participation à l’est, un fort effet « vote utile » au centre et à l’ouest. Ses partisans y comptent bien. Ils brandissent la menace d’une instabilité prolongée, lors des trois semaines de l’entre-deux-tours.

 

La popularité soudaine de Petro Porochenko étonne de nombreux spécialistes. Mais l’oligarque, homme habile, a su accomplir sa mue sur Maïdan. « Il a profité du fait que les leaders de l’opposition n’ont pas su assumer un rôle de leader, explique le politologue Volodymyr Fessenko, directeur du centre Penta. Et puis, il est perçu comme un recours anticrise, un manager solide, moins conflictuel que Ioulia [Timochenko]. » L’ex-première ministre n’a pas réussi à susciter l’adhésion après sa sortie de prison. L’ancienne égérie de la révolution orange est perçue comme une figure sulfureuse du passé. Elle figure en deuxième place des intentions de vote, très loin du favori.

 

Mme Timochenko a dénoncé les alliances de Petro Porochenko, soutenu par Dmitro Firtach, le célèbre intermédiaire du gaz arrêté à Vienne sur mandat d’arrêt américain. Mais le statut d’oligarque du « roi du chocolat » ne constitue pas un handicap aux yeux des électeurs, hélas rompus à la confusion des genres. Ils y voient plutôt un indice de compétence dans les affaires.

 

L’après-25 mai

 

La victoire de Petro Porochenko, en un ou deux tours, ne fait donc guère de doute selon les observateurs. En revanche, la suite est lourde d’incertitudes. Elles concernent les réformes économiques douloureuses, promises aux créditeurs internationaux, la décentralisation du pouvoir vers les régions, mais aussi la répartition des forces à Kiev. En vertu du retour à la Constitution de 2004, décidée par les députés après la destitution de Viktor Ianoukovitch, le président aura des prérogatives limitées. Or Petro Porochenko a un handicap supplémentaire : l’absence d’un groupe parlementaire sous son contrôle.

 

La question d’élections législatives anticipées, dès cet automne, va donc se poser. Mais d’abord, des négociations seront entamées pour créer une nouvelle coalition, plus large. « Porochenko veut à tout prix empêcher Ioulia de redevenir première ministre grâce à une alliance avec le Parti des régions, explique Aliona Getmantchouk, présidente de l’Institut de la politique mondiale. Sinon, il y aura une crise et une bataille permanente entre eux, comme ce fut le cas entre le président Iouchtchenko et Timochenko quand elle dirigeait le gouvernement. » La Rada (le Parlement) redevient le salon des petits calculs mesquins. Les exigences révolutionnaires semblent loin.


Par Piotr Smolar