L'Europe ne fait plus rêver

Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Andrieu
« On va gagner ! On va gagner ! », scandaient les 500 personnes venues écouter Marine Le Pen dans un centre commercial de l’ouest de Paris. La salle n’était pas tout à fait pleine, mais peu importe. Pour une fois, les militants du Front national (FN), dont une bonne moitié de jeunes, ne faisaient pas semblant d’y croire. Comme si leur heure était venue. Dimanche, celle qu’ils peignent comme une Jeanne d’Arc moderne pourrait bien arriver première en France, devant les candidats de la droite et de la gauche, aux élections européennes. Le FN pourrait même faire une percée historique dans la région parisienne, généralement rébarbative à ses idées.

C’est ce que prédisent les sondages, qui accordent à Marine Le Pen le quart des voix, au coude à coude avec l’UMP et loin devant les socialistes. Et la France est loin d’être le seul pays où souffle le vent eurosceptique. Au Royaume-Uni, l’UKIP (United Kingdom Independence Party) de Nigel Farage talonne les travaillistes. Aux Pays-Bas, l’allié de Marine Le Pen, Geert Wilder, qui veut « moins d’Europe », revenir au florin et fermer les frontières, n’est plus crédité que de 12 % des voix. Mais dans ce pays, l’euroscepticisme est loin de se limiter à ce parti extrémiste. Et c’est sans compter l’abstention, qui devrait dépasser les 60 % !

« Nos voisins rêvent d’entrer dans l’Union européenne, mais l’Europe ne fait plus rêver ceux qui en font partie », dit Yves Bertoncini, qui dirige le think tank Notre Europe fondé par l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors. Même l’ancien président Nicolas Sarkozy a proposé cette semaine de rétablir des postes frontières en France et d’en finir avec le traité de Schengen qui assure la libre circulation des personnes.

L’euroscepticisme triomphe

Tous les sondages le prédisent : dimanche, les Européens devraient assister béats à une percée des eurosceptiques, des eaux glacées d’Helsinki aux rivages plus tempérés de Lisbonne. En France, pays baromètre et patrie de Jean Monnet et Robert Schumann, on apprenait cette semaine que, selon un sondage Terra Nova, seuls 39 % des Français jugent que l’Union européenne est « une bonne chose ». À l’opposé, 22 % la considèrent comme une « mauvaise chose » et 39 % lui sont totalement indifférents. Il en va de même pour l’euro puisqu’une majorité (54 %) juge que le grand projet lancé par Helmut Kohl et François Mitterrand comporte aujourd’hui « plus d’inconvénients que d’avantages ».

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Pour la première fois, l’Union européenne a tenté de mettre en scène une véritable campagne électorale. Les candidats des grands groupes représentés au Parlement de Strasbourg ont même laissé croire que ce vote allait automatiquement désigner le nouveau président de la Commission européenne. Les deux « spitz Kandidat » (candidats en tête) au remplacement de Jose Manuel Barroso, celui de la gauche, Martin Schulz (PSE), et celui de la droite, Jean-Claude Juncker (PPE), sont montés sur les tribunes.

On a même organisé des débats contradictoires, que les grandes chaînes françaises ont cependant refusé de diffuser. Résultat : les rares spectateurs ont découvert deux discours qui se ressemblaient étrangement. Rien d’étonnant puisque le PPE et le PSE ont toujours gouverné ensemble et que l’éparpillement du vote pourrait d’ailleurs les obliger à le faire de nouveau.

Cette campagne droite-gauche est une « escroquerie intellectuelle », selon le député centriste François Bayrou. Chacun sait, de plus, que le Parlement européen ne fait qu’entériner le choix du président de la Commission, qui est choisi par les 28 États réunis au sein du Conseil européen. Celui-ci doit simplement « tenir compte » du vote. Le 25 octobre dernier, Angela Merkel avait d’ailleurs affirmé qu’il n’y avait « aucun lien automatique » entre le vainqueur de l’élection et le futur président de la Commission. On soupçonne la chancelière de vouloir profiter de l’absence de majorité claire pour faire passer son candidat. Le nom de l’ancien directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, est celui qui revient le plus souvent.

Un bond en avant ou… en arrière

« Cette campagne ne montre pas aux électeurs quelle controverse ils doivent trancher », déplore le directeur général du think tank Terra Nova. Thierry Pech est un chaud partisan du fédéralisme européen. Selon lui, l’Union européenne est aujourd’hui à un carrefour. La crise de l’euro qui vient à peine de se calmer a bien montré que la situation actuelle est intenable. « On sait qu’aucune zone monétaire ne peut fonctionner sans un véritable gouvernement fédéral et des transferts, dit-il. La situation actuelle est totalement dysfonctionnelle. Pour la corriger, il faut faire un bond en avant ou un bond en arrière. Le surplace est intenable. »

Or ce bond vers plus de fédéralisme serait impossible selon plusieurs. D’où le silence des grands partis à ce sujet. « À moins de faire éclater l’Union européenne ! », tranche le politologue François Heisbourg (La fin du rêve européen, Stock). Européen convaincu, partisan du « oui » lors des référendums sur le traité de Maastricht et sur la Constitution européenne, favorable au fédéralisme et à un véritable gouvernement européen, Heisbourg estime qu’il faut se rendre à l’évidence : il n’y a pas de « dêmos » européen, donc pas de démocratie et de véritable peuple européens. Et il n’y en aura pas dans un avenir prévisible, dit-il.

« Certes, l’euro peut quand même survivre, mais à quel prix ? Ce qui nous arrive est pire que ce qui est arrivé au Japon dans les années 1990. On est parti pour une sous-performance structurelle dans une période où la croissance des pays développés sera déjà très faible. L’euro nous y condamne. Or les pays n’en peuvent déjà plus. Ils s’apprêtent à faire payer à l’Union européenne les problèmes de la monnaie unique. C’est cela que nous allons voir le 25 mai ! »

Pour Heisbourg comme pour un nombre croissant d’analystes qui n’ont rien à voir avec l’extrême droite, mieux vaudrait sortir de l’euro tout de suite, alors que le calme est revenu, que de faire exploser l’Union européenne. « L’Europe devait apporter la paix et la prospérité. Pour la prospérité, c’est la croissance zéro depuis six ans et demi ! Quant à la paix, c’est de moins en moins vrai. Regardez ce qui se passe en Ukraine. Si ça continue, les peuples finiront par renverser la table. Or, nous avons terriblement besoin de l’Europe. »

Pour le politologue, il serait bien plus important de développer une stratégie commune face à la Russie, de formuler une politique de l’énergie, de négocier avec les Américains que de passer son temps à colmater les brèches d’une monnaie unique qui n’a de toute façon pas toujours existé. « Cela ne veut pas dire qu’il est facile, et même possible, de sortir de l’euro, dit-il. C’est risqué. C’est une chirurgie lourde. C’est comme séparer des frères siamois. Mais moi, je suis prêt à tout pour sauver l’Union européenne. »