Une autre révolution à faire

Un jeune Portugais récupère des œillets sur le sol à Lisbonne, vendredi.
Photo: Agence France-Presse (photo) Patricia De Melo Moreira Un jeune Portugais récupère des œillets sur le sol à Lisbonne, vendredi.

Il y a quarante ans, les Portugais se réveillaient en se pinçant très fort. L’utopie de la libération se tenait là, après 48 ans de dictature et de guerres coloniales abominables. Toujours aussi tourmenté par les volutes de la saudade, ce spleen portugais intraduisible, le pays semble encore attendre, du point de vue économique entre autres, des raisons de se réjouir.

Le 25 avril 1974, au Portugal, le povo unido en liesse se réunissait derrière les officiers réformistes du Mouvement des forces armées (MFA) qui venaient de renverser la dictature de Marcelo Caetano, successeur d’António de Oliveira Salazar. Son régime autoritaire, connu sous le nom d’Estado novo, sévissaitdepuis 1933. Sans effusion de sang, oeillets de saison accrochés aux fusils, la « révolution de la sympathie générale », comme l’a décrite très justement l’écrivain Jaime Semprun, allait propulser le Portugal dans une ère nouvelle, tout en laissant libre cours aux mouvements d’autodétermination dans les territoires lusophones d’Afrique.

 

Dès le lendemain, en métropole, des antagonismes se révélaient discrètement et les futures élites poussaient leur vision somme toute similaire de la vocation démocratique du pays. En plein coeur de la guerre froide, les communistes ne saisirent pas cette dernière occasion historique de prendre le pouvoir dans un cadre capitaliste, préférant concentrer leurs forces dans les domaines syndical et municipal. Le Parti socialiste portugais, créé en Allemagne en 1973 par Mario Soares, remporta la mise et écarta la MFA. Il se donna pour mission, outre d’organiser des élections démocratiques, de restructurer l’économie portugaise afin de la préparer à entrer dans l’Union européenne en 1986.

 

« Grâce à l’abandon de certains aspects de la première Constitution [de l’après-Salazar], notamment l’interdiction d’accès à la propriété privée, inacceptable aux yeux de l’Europe et de la droite portugaise, le pays a connu une modernisation sans précédent », raconte Diane Éthier, professeure de sciences politiques à l’Université de Montréal. Dans les années suivant l’adhésion du Portugal à la Communauté économique européenne, l’économie du pays sortit de sa relative autarcie pour se « déruraliser » et « tertiairiser » à grande vitesse.

 

« Quandj’y suis allée au début des années 1980, il n’y avait pratiquement aucune voiture dans les rues de Lisbonne ! » Or, à force de révisions successives, la Constitution s’est peu à peu vidée de l’esprit d’avril 1974 : réforme agraire, nationalisations, contrôle des banques, droit d’intervention des salariés dans la gestion passent à la moulinette des socialistes.

 

La crise de 2011

 

Enivrés par l’exercice du vote et par l’argent de Bruxelles, les Portugais consentirent docilement au démembrement du capital étatisé. En plein coït consumériste, le pays fut brusquement freiné par le surendettement.

 

En 2011, le Portugal vit une crise économique sans précédent et se voit dans l’obligation d’emprunter à nouveau à la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international), qui soumettra les Portugais à une sévère cure de rigueur. Cette dernière expirera d’ailleurs le 17 mai prochain. Mercredi dernier, à l’instar de l’Irlande, le pays a franchi l’étape finale de son retour sur les marchés financiers, moyennant de nouveaux sacrifices de la population. De quoi se réjouir, quarante ans après la révolution ?

 

Devant la paralysie économique imposée, la mémoire des vaincus s’oppose à celle des élites en place qui privilégient l’oubli des luttes authentiques pour la liberté. « La crise actuelle, l’austérité et l’appauvrissement social ont sensiblement endommagé cette construction de mémoire officielle », nous écrit Jorge Valadas depuis le Portugal. L’auteur de La mémoire et le feu a offert ses impressions au Devoir sur les célébrations et nous propose un texte inédit qu’il partagera lors d’un débat qui se tient à Porto ce week-end (à lire ici). Pour l’essayiste, « les commémorations du 25 avril 1974 demeurent une mise en scène ».

 

Son propos s’éclaire par les liens qui unissent l’ancien pouvoir autoritaire et la démocratie parlementaire. En 2005, la nomination de Diogo Freitas do Amaral, ancien apparatchik salazariste, comme ministre d’État et ministre des Affaires étrangères du gouvernement socialiste, en a fait sursauter plus d’un. « L’ambiance vécue après la révolution a découragé les prisonniers politiques de prendre la parole », a confié cette semaine à l’Agence France-Presse Aurora Rodrigues, privée de sommeil pendant 16 jours d’affilée et battue jusqu’à en perdre connaissance par la PIDE, police politique du régime de Salazar. L’« injonction à se souvenir », demandée au nom des 30 000 victimes du régime estimées en métropole, a subi son ultime revers quand l’association « N’effacez pas la mémoire » a tenté vainement d’éviter que l’ancien siège de la PIDE soit transformé en appartements de luxe.

 

Une force pour la démocratie

 

« Mais je peux vous assurer que les gens vont célébrer, même s’ils seront tristes à cause de l’austérité imposée par la troïka », dit le sociologue américain Robert Fishman, joint à Lisbonne. « Il y a un très large consensus au Portugal qui considère [que la révolution] est un événement extrêmement positif. La mémoire du 25 avril et de ses réalisations est une source de force pour la démocratie portugaise », insiste le professeur à l’Université Notre Dame (Indiana).

 

« Les Portugais ont très certainement de quoi fêter ! souligne la politologue Diane Éthier. Ils sont les premiers de la troisième vague de démocratisation dans le monde, avant même la chute du franquisme en Espagne. Plusieurs pays [latino-américains] vont revenir à des gouvernements civils par la suite. Ils sont à la tête d’un phénomène extrêmement important ! »

 

Quand même, de mauvais esprits pointent les officiers du MFA, qui ont renversé la dictature salazariste. Plusieurs d’entre eux ont décidé de boycotter pour une troisième année les cérémonies de l’Assemblée nationale, répudiant les politiques de rigueur du gouvernement de centre droit de Pedro Passos Coelho.

 

Au pouvoir depuis juin 2011, la coalition de droite était à ce point désemparée par la gestion de la crise économique qu’elle incitait volontiers les Portugais à « laisser leur zone de confort » en cherchant du travail ailleurs. Pourtant, l’exode portugais rappelle douloureusement les milliers de personnes qui ont quitté leur pays dans les années 1960. Après la misère et la dictature, voici le chômage. « Ce qui est d’autant plus ironique, c’est que les Portugais fuient vers d’anciennes colonies comme l’Angola ou le Brésil ! », indique Mme Éthier. Sur la centaine de milliers de Portugais qui auraient émigré en 2011 (les chiffres sont imprécis, les ressortissants des pays de l’UE n’étant pas contrôlés dans leurs déplacements), une grande partie se serait aujourd’hui tournée vers les pays de la lusophonie.

 

« Quarante ans après le 25 avril, la société portugaise se trouve à nouveau devant un tournant », stipule Jorge Valadas, qui insiste pour qu’on apprenne des « mouvements sociaux indépendants, des pratiques auto-organisatrices et de démocratie directe » qui ont caractérisé la période suivant le 25 avril.

 

« On assistait à une véritable explosion à la base », mentionne la journaliste économique Danièle Gervais-Marx dans Les oeillets du souvenir (éditions Atlantica), abordant au hasard les « commissions de quartier » et les vastes mouvements d’occupation des logements vacants.

 

Signe des temps de crise au pays du fado, la chanson de Zeca Afonso Grândola, Vila Morena a été reprise lors des nombreuses manifestations s’opposant aux mesures d’austérité l’an dernier. Diffusée à la radio en 1974, elle servit de signal pour amorcer la révolution qui renversa le régime. Sur la terra da fraternidade, contre l’austérité, Grândola « sera jouée et chantée de nombreuses fois », nous assure Robert Fisher.

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Quelques dates

1933 António de Oliveira Salazar instaure l’Estado novo (« État nouveau »), un régime autoritaire, conservateur, catholique et nationaliste.

25 avril 1974 Le Mouvement des forces armées (MFA) fait un putsch. C’est la « Révolution des œillets ». 

1975 Indépendances du Mozambique (25 juin), du Cap-Vert (5 juillet), de São Tomé et Principe (12 juillet) et de l’Angola (11 novembre). 

1er janvier 1986 Le Portugal devient membre de la Communauté économique européenne (CEE).

3 mai 2011 L’UE et le FMI accordent un prêt de 78 milliards d’euros sur trois ans au Portugal.