Le retour de Sarkozy est compromis par les écoutes

L’ancien président lors de l’inauguration de l'Institut Claude-Pompidou à Nice
Photo: Agence France-Presse (photo) Valérie Hache L’ancien président lors de l’inauguration de l'Institut Claude-Pompidou à Nice
Paris — Mardi soir à l’Olympia, l’ancienne première dame de France, Carla Bruni, évoquait sa chanson à succès Quelqu’un m’a dit. Elle n’a pu s’empêcher d’ajouter «[…] qu’on nous écoute » ! Le parterre où prenaient place l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin et Nicolas Sarkozy a aussitôt hué les « traîtres » et les « Barbouzes ». Mais l’excitation cachait mal le malaise qui gagne la droite depuis une semaine.

La cacophonie a beau être dominante à gauche et mettre le gouvernement de François Hollande dans l’embarras, la succession ininterrompue d’« affaires » représente une véritable déflagration pour celui dont le retour en politique ne faisait plus de doute. Avec le non-lieu prononcé à son sujet dans l’affaire Bettencourt, où l’on soupçonnait l’ancien président d’avoir extorqué des fonds pour sa campagne à la première fortune de France, le chemin semblait pourtant dégagé. Aujourd’hui, le calendrier est radicalement chamboulé.

De Kadhafi à Azibert

À deux semaines des élections municipales, les soupçons qui pèsent sur Nicolas Sarkozy sont en effet loin d’être anodins. Un ancien président mis sur écoute pendant six mois, c’est une première en France ! Or, si l’on en croit les juges, ces écoutes auraient révélé un trafic d’influence par lequel l’ancien président se tenait informé des procédures à son encontre.

Tout commence par l’enquête que mènent depuis des mois les juges d’instruction Serges Tournaire et René Grouman sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par le régime Kadhafi. Plusieurs témoins affirment en effet que le candidat aurait reçu 50 millions d’euros du dictateur. Les 3 et 19 septembre 2013, les deux juges estiment que ces soupçons sont suffisamment crédibles pour mettre sur écoute l’ancien président.

Or, le 25 février, le contenu de ces écoutes, réalisées sur une ligne téléphonique souscrite par Nicolas Sarkozy sous un nom d’emprunt (Paul Bismuth), incite les juges à ouvrir une nouvelle enquête pour « trafic d’influence ». Les enregistrements laissent penser que l’ancien président et son avocat, Thierry Herzog, ont tenté d’obtenir des informations confidentielles par l’entremise d’un juge de la Cour de cassation, Gilbert Azibert, au sujet de la saisie des agendas de l’ancien président. En échange, Azibert, proche de la retraite, aurait proposé qu’on intervienne en sa faveur pour qu’il soit nommé à Monaco. L’ancien président et son avocat pourraient aussi avoir été informés illégalement qu’ils étaient écoutés et qu’une perquisition aurait lieu chez le second.

Pourquoi Nicolas Sarkozy tient-il à récupérer ses agendas saisis dans le cadre de l’affaire Bettencourt ? La question reste sans réponse, mais on sait que le juge Tournaire enquête aussi sur l’entente qui a permis à l’homme d’affaires Bernard Tapie de toucher 403 millions d’euros de l’État. Même s’il est protégé par son immunité présidentielle, Nicolas Sarkozy pourrait craindre que ses agendas servent à l’impliquer dans cette nouvelle enquête.

Cafouillage à gauche

À droite, au-delà des accusations de complot dirigées contre le gouvernement de François Hollande, on dénonce ouvertement une vengeance. Il faut dire que l’ancien président n’a jamais eu d’amis chez les juges d’instruction, dont il a voulu faire disparaître la profession. Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur et plus tard président, Nicolas Sarkozy ne s’est jamais gêné pour intervenir dans les affaires judiciaires, quand il ne dénonçait pas les magistrats dans les médias.

Mais ce qui surprend le plus depuis une semaine, c’est que la déflagration qui frappe la droite française fait aussi des ravages à gauche. À force de ne rien faire comme Nicolas Sarkozy, les ministres de François Hollande sont aujourd’hui sur la sellette. Après avoir nié être au courant de ces écoutes, la garde des Sceaux, Christiane Taubira, et le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, ont dû admettre qu’ils avaient été informés de cette affaire sensible. Une pratique qui n’a en soi rien d’anormal dans le système politique français. Cité par Le Monde, le conseiller d’un des hauts responsables de l’État exprimait l’exaspération qui se manifeste à gauche. « Avec les révélations sur Sarkozy, on avait de quoi faire oublier deux ans d’échec […]. On est le seul gouvernement capable de transformer l’or en plomb. »

Écouté par ses proches

La succession de ces « affaires » pourrait forcer Nicolas Sarkozy à reporter son retour annoncé depuis déjà des mois. Selon plusieurs analystes, l’été ou l’automne 2014 apparaissaient comme des moments favorables, surtout si, comme le laissent présager les sondages, le Front national arrivait bon premier aux élections européennes du mois de mai. Nicolas Sarkozy pourrait ainsi apparaître comme le sauveur d’une l’UMP en déroute.

Sauf que certains se demandent déjà ce qu’il restera alors de l’UMP. Les informations du Canard enchaîné et du site Atlantico révélant que l’ancien conseiller Patrick Buisson a enregistré les conversations confidentielles qu’il avait eues avec Nicolas Sarkozy ont eu l’effet d’une bombe. Cette fois, c’est l’UMP en entier qui est sonnée et le jugement de Nicolas Sarkozy qui est directement mis en cause. L’ancien président, qui flottait sur les sondages depuis son départ de l’Élysée, a d’ailleurs perdu six points dans la dernière enquête IFOP-Paris Match et il y a toujours un bloc solide de 50 % de Français qui ne souhaitent pas son retour.

Depuis cette semaine, le calendrier de l’ancien président est donc plus que jamais suspendu à celui des affaires judiciaires. Les observateurs auront noté qu’un des rares ténors de la droite à surnager dans toutes ces polémiques est l’ancien premier ministre Alain Juppé. Le maire de Bordeaux n’a jamais caché qu’il n’avait pas renoncé à s’imposer à droite comme une solution de dernier recours.

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Les autres affaires qui menacent la «Sarkozie»

Financement par Kadhafi : on soupçonne le candidat d’avoir financé sa campagne de 2007 grâce à un « don » de 50 millions d’euros du dictateur libyen. Aucune preuve n’a été révélée, mais plusieurs responsables libyens l’affirment ouvertement.

Le redressement de Tapie : cinq personnes ont été accusées d’escroquerie en bande organisée pour avoir permis à l’homme d’affaires de toucher un redressement de 403 millions d’euros dans son litige avec le Crédit lyonnais. Sarkozy est protégé par son immunité, mais l’enquête pourrait révéler son implication à un niveau ou un autre.

Sondages de l’Élysée : sous Sarkozy, le budget des sondages a explosé. Une enquête est en cours sur plusieurs contrats accordés sans appel d’offres à la société Publifact dirigée par Patrick Buisson, l’homme qui a enregistré Sarkozy à son insu.

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