Le double langage du Kremlin

Vladimir Poutine est sorti de son long silence sur l’Ukraine en publiant, dans la nuit du jeudi 27 au vendredi 28 février, un bref communiqué sur le site du Kremlin, dans lequel il s’efforce de circonscrire cette crise à un problème purement économique. Le président russe s’est en effet borné à demander à son gouvernement de « tenir des consultations avec ses partenaires étrangers, FMI et G8, pour organiser une assistance financière à Kiev ».

 

Jusque-là, le silence de Vladimir Poutine n’avait d’égal que celui de Barack Obama. La Maison-Blanche est manifestement inquiète des événements en Crimée, mais le président n’a pas fait de commentaires publics sur l’Ukraine depuis plusieurs jours. Jeudi, c’est au secrétaire à la Défense, Chuck Hagel, qu’il est revenu de lancer une mise en garde à la Russie. En marge de la réunion des ministres de l’OTAN à Bruxelles, le ministre a plaidé pour « un leadership de sang-froid » et appelé le président russe à « ne pas prendre d’initiatives qui pourraient être mal interprétées ». Le Pentagone a en même temps fait savoir qu’il suivait de près les mouvements des troupes russes le long de la frontière ukrainienne.

 

Le secrétaire d’État, John Kerry, a de son côté appelé son homologue Sergueï Lavrov. « Nous avons évoqué la situation très tendue qui règne en Crimée », a-t-il indiqué. Surtout, a insisté John Kerry, Sergueï Lavrov a répété que la Russie entendait « respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine ».

 

Laisser mijoter

 

Barack Obama s’est entretenu pendant une heure avec Vladimir Poutine le 21 février. Loin de l’enthousiasme de George W. Bush pour la « Révolution orange » et l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, le président américain privilégie la stabilité, ce qui est aussi « dans l’intérêt de la Russie », a insisté John Kerry.

 

Le gouvernement Obama répète sur tous les tons qu’il n’est pas question d’un retour à la guerre froide, contrairement à ce que semblent croire nombre de membres du Congrès, et peut-être Vladimir Poutine. « Nous espérons que la Russie ne verra pas ce qui se passe en Ukraine comme une continuation de la guerre froide. Ce n’est pas Rocky IV », a résumé M. Kerry.

 

Comme souvent, Barack Obama est pris en tenailles entre son désir de ne rien faire qui pourrait forcer Vladimir Poutine à un affrontement avec l’ancien rival et la nécessité de montrer aux Ukrainiens — et à son opinion publique — qu’il est du bon côté de l’Histoire et soutient le combat pour la démocratie. Selon le New York Times, la Maison-Blanche réfléchissait justement au moyen de préparer le prochain sommet entre les deux présidents quand l’Ukraine a explosé.

 

En 2013, Barack Obama avait annulé sa rencontre avec Vladimir Poutine, en signe de mécontentement envers la posture russe sur la Syrie. Cette année, le président russe est l’organisateur du G8, début juin à Sotchi. Il serait difficile à M. Obama de boycotter de nouveau le tête-à-tête avec l’hôte du sommet.

 

Même son de cloche à Paris, où l’on se dit peu étonné par les messages contradictoires envoyés par la Russie. « Les Russes jouent toujours un double jeu, souligne une source diplomatique. Après avoir bombé le torse en annonçant des manoeuvres militaires près de la frontière ukrainienne, ils s’emploient désormais à dédramatiser pour ne pas nourrir l’escalade. » C’est le message que le Kremlin a fait passer, jeudi, à plusieurs ambassades occidentales à Moscou, en soutenant que la Russie ne remettrait pas en cause l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

 

À Paris, on estime que Moscou va continuer à « maintenir deux fers au feu » et « laisser mijoter » la situation en Crimée, tout en soulignant que les Russes n’ont pas, non plus, « intérêt à ce que l’Ukraine leur claque entre les doigts ».

 

D’abord pour ne pas accentuer l’impact de cette première grande défaite diplomatique de Poutine depuis une décennie. Ensuite parce que l’effondrement de l’Ukraine aurait immanquablement des répercussions économiques négatives en Russie. Non seulement en raison des liens commerciaux étroits entre les deux pays, mais aussi parce que les banques russes sont très exposées en Ukraine.

 

Quel sera le prix de la retenue apparente de Poutine, alors que la Russie est au coeur du jeu diplomatique sur la Syrie et l’Iran ? « Pour le moment, relève prudemment un diplomate, les Russes ne font pas le lien entre l’Ukraine et d’autres sujets. »


Par Corine Lesnes et Frédéric Lemaître