France - Les «343 salauds» font scandale

Cela aurait pu passer pour une simple blague de potache. À la une du magazine satirique Charlie Hebdo, elle aurait été accueillie dans l’indifférence générale. Mais en première page de la revue Causeur, l’affaire a vite provoqué un scandale. Ce magazine mensuel fondé au printemps par la journaliste Élisabeth Lévy publiait cette semaine une pétition signée par 343 personnalités françaises opposées au projet de loi pénalisant les clients de la prostitution dont on discutera bientôt à l’Assemblée nationale.

 

L’affaire en serait restée là si, en France, ce Manifeste des 343 salauds n’évoquait immédiatement cet autre manifeste surnommé le Manifeste des 343 salopes. Signée en 1971 par 343 Françaises, dont Simone de Beauvoir et Catherine Deneuve, la pétition prenait position pour la légalisation de l’avortement. Ses signataires, en révélant avoir subi un avortement, risquaient d’être poursuivies devant les tribunaux.

 

Il n’en va évidemment pas de même pour les « 343 salauds » qui poussent la provocation jusqu’à récupérer le slogan utilisé par SOS Racisme en 1985. « Touche pas à mon pote ! » devient sous leur plume « Touche pas à ma pute ! ». Ces sarcasmes ont aussitôt soulevé un tollé parmi les groupes féministes, les élus et les organismes de défense des prostituées, qui ont tous dénoncé un amalgame provocateur. « Ce parallèle est abject », selon Anne-Cécile Mailfert, porte-parole de l’organisme Osez le féminisme. Pour la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, « les 343 salopes réclamaient en leur temps de pouvoir disposer librement de leur corps. Les 343 salauds réclament le droit de disposer du corps des autres. »

 

Ces « 343 salauds », qui ne sont en fait que 18, se recrutent aussi bien à gauche qu’à droite. On y trouve l’écrivain à succès Frédéric Beigbeder, l’humoriste Basile de Koch (mari de l’égérie de la Manif pour tous, Frigide Barjot), les journalistes Éric Zemmour et Ivan Rioufol, ainsi que le comédien Philippe Caubère et le chanteur Antoine. En matière de prostitution, les signataires se disent « croyants, pratiquants ou agnostiques ». « Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux “putes” et n’en ont même pas honte », écrivent-ils. Leurs propos visent, disent-ils, les « ligues de vertu qui en veulent aux dames (et aux hommes) de petite vertu ». « Contre le sexuellement correct, nous entendons vivre en adultes »,affirment les signataires. Selon Élisabeth Lévy, directrice de Causeur,il ne s’agit pas de défendre la prostitution, mais la liberté. « Et quand le Parlement se mêle d’édicter des normes sur la sexualité, notre liberté à tous est menacée », dit-elle.

 

Repénaliser la prostitution ?

 

Si la provocation soulève une large réprobation, il en va autrement de l’opinion des signataires sur le projet de loi qui sera débattu à la fin novembre. Selon un récent sondage TNS-Sofres, seulement un Français sur cinq est d’accord avec les fortes amendes (allant jusqu’à 1500 euros) qui devraient punir les clients une fois le projet de loi adopté et qui auront pour résultat de recriminaliser la prostitution en France. Les clients pourraient être aussi condamnés à un « stage » destiné à leur faire « prendre conscience » de la réalité de la prostitution. Actuellement, en France (comme au Canada), la prostitution n’est pas illégale. Seuls le racolage et la tenue d’une maison de débauche peuvent être punis par la loi.

 

Même s’ils dénoncent une provocation outrancière de la part des « 343 salauds », les organismes de défense des prostituées sont tous opposés à cette nouvelle loi inspirée de ce qui se fait en Islande, en Norvège et en Suède (où les clients sont même passibles d’un an de prison). Si elle a traité les « 343 salauds » de « paternalistes », la secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel (STRASS), Morgane Merteuil, estime que la pénalisation des clients obligera les prostituées à se cacher et rendra leur travail encore plus dangereux.

 

« Nous sommes unanimes à considérer que la pénalisation des clients ne fera pas disparaître la prostitution, mais accentuera la précarisation des prostituées en les forçant à davantage de clandestinité, et en les éloignant des associations de soutien et de santé communautaires », affirme le Manifeste contre la pénalisation des prostituées et de leurs clients, signé par plusieurs dizaines d’organisations françaises de défense des prostituées. Un point de vue repris par plusieurs experts selon qui, si la prostitution de rue a diminué en Europe du Nord, elle se serait simplement déplacée vers Internet.

 

Surenchère médiatique

 

La revue Causeur n’est pas la seule à surenchérir sur le sujet. Dans son dernier numéro, le magazine féministe de gauche Causette y allait lui aussi de quelques outrances dans un article intitulé 55 raisons de résister à la tentation (de rencontrer une prostituée). Parmi ces raisons, on pouvait lire celle-ci : « Parce que, quitte à se taper une fille qui n’a pas envie, autant la violer, c’est moins cher ». « Causette est abo, Causette est minable, Causette est abominable », affirme la militante Crêpe Georgette sur le site de STRASS.

 

Le manifeste des « 343 salauds » n’était pas encore imprimé qu’il suscitait la création d’un site appelé les « 343 connards » invitant à cliquer sur la photo de l’un des signataires pour lui envoyer un mot par le biais de Twitter. Le chroniqueur Bruno Roger-Petit du Nouvel Observateur a qualifié les signataires du manifeste de « proxénètes de la polémique ».

 

Alors que l’humoriste Nicolas Bedos faisait marche arrière et prétendait avoir signé le manifeste « en cellule de dégrisement », Élisabeth Lévy semblait stupéfaite du tollé qu’elle avait provoqué. « On ne pouvait pas anticiper un truc pareil, un tel tombereau d’injures. On a l’impression d’avoir profané quelque chose », a-t-elle déclaré sur Europe 1.

 

Après la polémique médiatique, le débat sur le projet de loi reste entier.


 
2 commentaires
  • Johanne St-Amour - Inscrite 3 novembre 2013 10 h 35

    Même s'ils ne sont que 18...

    Même si les 343 salauds ne sont que 18, le qualificatif leur va très bien. Même qu'on les appelle maintenant les 343 connards.

    Morgane Merteuil banalise la prostitution. La violence et la dangerosité est inhérente à la prostitution. Les pays qui l'ont légalisée ont maintenant d'énormes problèmes et les nouvelles lois en Suède ont fait diminuer le taux de prostitution.

    Si la prostitution "s'est déplacée sur Internet" (!) comme le dit encore Morgane Merteuil, il faudrait aussi savoir que les policiers ont appris la micro-informatique, le fonctionnement d'Internet et les nouvelles astuces de rencontre!

  • Catherine Paquet - Abonnée 3 novembre 2013 15 h 43

    Ce sont de bien "petits" intellectuels...

    ...qui s'amusent ainsi à minimiser le sort de ces femmes, pour la plupart amenées de force dans ce macabre commerce. Surout ne pas les pénaliser eux, pour le choix de leur bel amusement. Pourchasser et criminaliser leurs victimes, ils s'en fout. "Connard" est un bien léger qualificatif pour ce genre de comportement.