Point chaud - Un homosexuel contre le mariage gai

L’essayiste et blogueur Philippe Ariño
Photo: Jean-Baptiste Bonavia L’essayiste et blogueur Philippe Ariño

On ne les entend pratiquement jamais, leur voix est le plus souvent étouffée, mais ils existent pourtant. Le débat qui fait rage en France sur la légalisation du mariage entre homosexuels aura au moins permis de faire entendre cette différence. De plus en plus d’homosexuels prennent la parole pour s’opposer au mariage gai. En France, plusieurs groupes se sont récemment manifestés, comme Plus gay sans mariage, présidé par Xavier Bongibault ou encore le site Internet homovox.com.

Pourquoi faudrait-il en effet que les homosexuels soient unanimes ? Parmi ces voix originales, celle de l’essayiste et blogueur Philippe Ariño se distingue par la profondeur de sa réflexion. Ce professeur d’espagnol dans un lycée de la banlieue parisienne qui ne cache pas sa foi catholique n’hésite pas à briser quelques tabous au passage.


« On ne nous a jamais consultés, dit-il. Si on l’avait fait, on aurait vu que les homosexuels en général ne souhaitent pas le mariage et qu’il n’y a pas de véritable demande sociale en ce sens. Quant à la minorité qui le réclame, elle n’y voit qu’une reconnaissance symbolique. Au-delà de ce symbole, pratiquement personne ne veut de la réalité du mariage. Le mariage, on le veut pour les autres, pour pouvoir le refuser ou en tant que symbole d’amour ou d’égalité. En fait, la demande du mariage gai n’est jamais dans le réel, elle est toujours dans le fantasme. »


Dans les milieux gais de la France de 2012, il faut un certain cran pour tenir ce genre de discours. Dans les manifestations contre le projet de loi qui sera bientôt soumis à l’Assemblée nationale, Philippe Ariño dit pourtant rencontrer beaucoup d’homosexuels qui l’encouragent secrètement. Selon lui, le mariage gai ne serait finalement qu’un cadeau empoisonné.


« D’abord, rappelons qu’on nous propose le mariage au moment où la société n’y croit plus. Merci du cadeau ! Mais je m’oppose d’abord au mariage gai pour des raisons réalistes. Contrairement au Pacs (1), le mariage est fondé sur la différence des sexes et c’est sur cette base qu’il ouvre à la vie et à la filiation. Il ne s’agit pas d’interdire le mariage aux couples homosexuels. Il s’agit simplement de constater que ces couples ne correspondent pas à la réalité du mariage parce qu’ils n’intègrent pas la différence des sexes et qu’ils ne sont pas procréatifs. C’est comme si on m’offrait un pull de taille 6 ans alors que j’en ai 32. On peut bien me dire que c’est un cadeau et invoquer la “discrimination” que j’aurais subie en ne pouvant pas le porter, ce pull ne m’ira jamais. Et ce n’est pas respecter la singularité des couples homosexuels ni la réalité du mariage que de me l’offrir. »

 

Un mensonge anthropologique


Derrière la revendication du mariage gai, dit Philippe Ariño, se cache en fait une conception erronée de l’égalité. « L’égalité, ce n’est pas la justice, nous apprend Aristote. Il y a des inégalités qui sont belles et qui s’appellent différences. Et il y a des égalités qui sont injustes et qui s’appellent uniformité, conformisme, négation de la différence. On veut forcer les couples homosexuels à singer les couples hétérosexuels alors qu’ils vivent des réalités différentes. On veut notre bien en niant notre spécificité de couple homosexuel. C’est une forme d’irrespect, un mensonge anthropologique et amoureux, mais qui est paradoxalement sincère. Vous savez, on peut vouloir le bien des gens sans le faire. »


Alors qu’une minorité se mobilise pour ou contre le mariage gai, Philippe Ariño constate qu’une grande partie de la population se contente de hausser les épaules et de dire : « Puisqu’ils en veulent, pourquoi pas ? » Ce type d’arguments, très courant au Québec aussi, « n’est au fond qu’une forme d’indifférence qui se fait passer pour du respect, dit-il. C’est la démocratie de l’indifférence mutuelle ! C’est le désir individuel qui doit primer le réel. L’homme individuel nous dit : je vois l’amour où je veux et j’ai en plus droit à la reconnaissance sociale de mon désir individualiste. Et tout le monde hausse les épaules. Dans un tel contexte, il n’y a plus de société possible ».


Comme de nombreux opposants, l’essayiste estime que cette réforme représente un véritable choc anthropologique et civilisationnel dont il faudra du temps pour mesurer les conséquences. « Il y a 12 articles du Code [civil] où on va nier la différence des sexes. Le père et la mère vont devenir des parents, maris et femmes des conjoints. La différence des sexes, une idée millénaire dans notre conception de la filiation, va être virée. Or, la différence des sexes, contrairement à l’orientation sexuelle, est la seule vraie différence fondatrice. L’orientation sexuelle n’est pas de même nature et peut évoluer. C’est un tournant anthropologique et civilisationnel, même si on n’en verra pas tout de suite les fruits. Il faudra quelques générations. Supprimer la différence des sexes dans les psychismes et dans le désir peut avoir des conséquences sociales dramatiques. »

 

Les vrais perdants


Selon Philippe Ariño, les vrais perdants de cette nouvelle législation seront d’abord les enfants, mais aussi les… homosexuels ! Le mariage gai créera, dit-il, deux catégories d’enfants : ceux avec un père et une mère (même s’ils ne vivent pas toujours avec) et les autres que la société va programmer à l’avance comme des orphelins.


« Les enfants “issus” de ces couples vont évidemment demander où sont leur père et leur mère. On les privera de leurs origines alors qu’il est vital pour tout être humain de savoir qui sont ses parents biologiques et qu’en plus ils s’aiment. Ces enfants seront construits sur un mensonge. »


Même les couples d’homosexuels seront finalement perdants, dit-il. « Ces couples, qui ont déjà plus de difficulté à durer que les autres, risquent de s’imposer des divorces et des ruptures plus nombreuses et plus douloureuses. Même si c’est un sketch sincère, la société elle-même ne va pas croire cette fiction et elle risque de stigmatiser encore plus les homosexuels. On va croire qu’ils ont demandé cette loi par caprice, ce qui va accroître l’homophobie, comme on le voit en Afrique du Sud où il y a des viols collectifs sur des lesbiennes. »


Au coeur de la pensée de Philippe Ariño se trouve l’idée que, dans notre civilisation, la filiation ne peut se passer de l’altérité des sexes. « On naît garçon ou on naît femme, et on l’est toute sa vie. La loi prétend qu’être parent n’est pas une question de sexe, mais seulement d’amour et d’éducation. C’est faux ! Être parent ce n’est pas seulement être éducateur, ce n’est même pas une affaire de sentiments puisqu’il y a des parents qui arrivent à engendrer sans s’aimer. Et ils n’en sont pas moins parents ! On est complètement à côté de la plaque. Malheureusement, le rouleau compresseur des bons sentiments et de l’égalité séduit nos contemporains qui ont perdu pied par rapport au réel… »


***
 

(1) L’union civile adoptée en 1999 par le gouvernement de Lionel Jospin et ouverte aux couples d’homosexuels.

37 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 14 janvier 2013 06 h 44

    Retourner donc dans le garderobe

    Je me demande bien pourquoi le Devoir a placé ce texte en première page. Le terme évoqué est la différence des sexes, et le mariage, comme si la différence était seulement une affaire d'organes, ca fait longtemps que nous savons que c'est plus compliqué que ca, C'est la meme chose pour la notion de pere ou de mere, des concepte sans doute apparus avec Augustin , La notion de mere est plus convainquante quoique combien de fois avons nous vue une tante unr grand- meres s'y substituer facilement, Avec la notion de père tout dérape , le pere, c'est quoi, le géniteurs, le pourvoyeur, l'oncle, le parain, etc.. Dans le fond ce que j'entends dans ce discours, c'est la peur du changement et une volonté de statu quo . Retourner donc dans le garderobe, nous dit l'auteur

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 14 janvier 2013 10 h 10

      Une béquille n'est jamais une vraie jambe... et, oui une mère ou une grand-mère peut être un substitut et non pas un homme. Mais dans le coeur de l'enfant, il y aura toujours la blessure de ne pas avoir eu sa vraie mère. Ce que j'entend dans le discours de Français, c'est la volonté de protéger l'enfant avant tout, contre un changement qui va directement contre sont droit de ne pas être fait orphelin exprès...

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 14 janvier 2013 12 h 13

      En ce cas, Monsieur Laffite, j'imagine que vous êtes aussi contre l'adoption par un couple hétérosexuel, car ce ne sont pas ses "vrais" parents. Le père adoptif d'une de mes amies d'enfance, un homme seul ayant accueilli avec bienveillance deux jeunes filles aux parents absents, c'est mal ça aussi, il ne peut pas se substituer à une mère car c'est un homme (les laisser dans un centre ou les barrouetter d'une famille d'accueil à l'autre aurait sans doute été mieux que ça, et c'est mieux aussi que d'être recueilli par un couple d'homosexuel(le)s qui l'élèveront avec affection).

      Et qu'allez-vous faire avec les homosexuels qui ont des enfants biologiques ? Ils ne sont pas attirés par les membres du sexe opposé, mais ils savent quand même comment fonctionne la patente...ils peuvent même faire des enfants de cette façon-là sans attendre qu'on reconnaisse leur droit de se marier, ni même celui d'adopter des enfants. Qu'est-ce qu'on fait alors ? Est-il plus important que l'enfant soit élevé par ses "vrais" parents où faut-il le leur enlever pour le confier à un couple hétérosexuel ?

      Pour ce qui est d'être "fait orphelin exprès", où voulez-vous en venir ? On adopte des enfants qui sont orphelins ou dont les parents ont décidé de les confier à d'autres, c'est un état de fait qui précède le moment où on choisit à qui on confie ces enfants. Les enfants adoptés par des couples homosexuels ne seraient pas "faits orphelins exprès" plus que ceux qui sont adoptés par des couples hétérosexuels.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 14 janvier 2013 12 h 49

      Sa «vraie mère»? Sa vraie mère, c'est la femme qui s'occume de lui s'il y en a une.

      Un enfant n'a pas de sixième sens ésothérique qui lui permet de savoir que la personne qui l'allète au sein ou à la bouteille n'a pas directement fourni la moitié de son génome. Vous avec la liberté de croire en la magie que vous voulez. Les dérapages arrivent quand ces croyances servent d'argumentaire pour priver des gens de leur droit de se marier.

      Se sentir blessé à perpétuité n'est pas un dénominateur commun des enfants de familles monoparentales ou homoparentales.

  • Daniel Lambert - Inscrit 14 janvier 2013 07 h 43

    Le GBS

    Il me semble que ça tombe sous le sens...

  • Jean Lapointe - Abonné 14 janvier 2013 08 h 48

    Monsieur Arino oublie une chose.

    A mon avis Philippe Arino oublie une chose.

    C'est que si les homosexuels ont le droit de se marier et d'élever des enfants, on peut prévoir qu' ils seront quand même très minoritaires au sein des sociétés concernées.

    Ce qui fait que ce qu'il craint ne risque peut-être pas alors de se produire parce que la situation ne risque pas de changer autant qu'il le craint.

    S'il fallait attendre que les conditions idéales existent pour tout le monde avant de mettre des enfants au monde, on risque d'attendre bien longtemps.

    Pourquoi les sociétés modernes ne pourraient-elles pas permettre des façons différentes de vivre en couple ou à plusieurs et des façons différentes d'élever des enfants?

    Ne craignons-nous pas trop la diversité?

    La diversité est de plus en plus acceptée depuis un certain temps. N' est-ce pas un progrès social?

    Ce qu'il faut surmonter est-ce que ce n'est pas plutôt notre peur de l'inconnu même si elle est bien compréhensible?

    Est-ce que ce ne serait pas davantage la pression vers l'uniformité et le conformisme qui serait davantage à craindre?

    Est-ce que ce n'est pas plutôt à l'intégrisme qu'il faille s'opposer?

    • André Dumont - Inscrit 15 janvier 2013 04 h 37

      M.Arino n'oublie rien. Il vous invite plutôt à reconnaître leur différence et l'accepter même au niveau du langage et éviter par un camouflage sémantique de voir enfin cette réalité homosexuel de nos sociétés depuis tout les temps. ( voir ma réponse à M.Carmichael). N'ayont pas peur de faire évoluer notre langage pour définir cette nouvelle union. Discriminons positivement pour reconnaître leur droit d'exister. On est loin là du type dintégrisme dont vous parlez.

  • Marcel Milot - Abonné 14 janvier 2013 09 h 16

    Ce ne sont que des préjugés

    Lorsque j'ai été membre de l'Association des pères gais, je me suis souvent posé les questions que soulèvent l'auteur de ces lignes. Qu'arrive-t'il aux enfants? D'après les études réalisées à ce jour sur le sujet: il n'arrive tout simplement RIEN. Tout ce que les enfants ont besoin, c'est de l'amour et du respect. Que les parents soient hétérosexuels ou homosexuels ne fait aucune différence. Et rassurez-vous autant que les parents hétérosexuels engendrent des enfants homosexuels autant les parents homosexuels élèvent des enfants hétérosexuels Le enfants élevés par des homosexuels réussissent aussi bien et en plus, ils sont plus ouverts face à la société. Quant à l'Église, elle a toujours été contre le progrès que ce soit le rôle des femmes dans la société ou à la recherche de victimes comme les Juifs. Aujourd'hui, il semble qu'elle se soit tournée vers les homosexuels. Toujours basé sur des préjugés et jamais appuyé sur les faits

  • Gaston Carmichael - Inscrit 14 janvier 2013 09 h 19

    Méchante réconciliation à faire avec lui-même

    Pas facile d'être gai et d'avoir des convictions religieuses. Il faut faire de méchantes pirouettes intellectuelles pour réconcilier un tel dilemme intérieur.

    • Anne Emma - Inscrite 14 janvier 2013 13 h 54

      Méchante idée de ce que peuvent être des convictions religieuses!

    • André Dumont - Inscrit 15 janvier 2013 04 h 18

      Il n'y a aucune pirouette là. Il essaie seulement d'appeler un chat ,un chat, et de cesser de jouer sur les mots et concepts. Enfin , un gai ose le dire. Je n'ai rien contre le droit social de leur union mais nous n'avons pas à appeler cela avec le même terme que le mariage. N'ayont pas peur de souligner leur différence socialement tout en respectant leur droit de s'unir pour bénéficier aussi des avantages financiers et pécuniaires qu'ont les hétérosexuels qui se marient. Reconnaissons leur existence et leur particularités tel qu'il sont . Çà c'est de la véritable acceptation et non essayer de les camoufler derrière notre beau vocable accepté socialement. Arrêtons nos pirouettes.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 15 janvier 2013 08 h 14

      OK, il me semble qu'on sort du sujet, là. Ce que Monsieur Carmichael fait remarquer, c'est qu'être gai et avoir des convictions religieuses (à tout le moins être gai et catholique), ce n'est pas compatible. Mariage ou non, la religion catholique considère les relations sexuelles entre deux hommes ou entre deux femmes comme un péché, alors être catholique et vouloir assumer son homosexualité, ça demande, comme il le dit, des pirouettes intellectuelles pour concilier un tel dilemme intérieur.

      p.s. Je trouve que vous, par contre, Monsieur Dumont, vous faites des pirouettes : si les gais peuvent avoir les mêmes avantages que les hétérosexuels qui se marient, pourquoi ne pas appeler ça un mariage? Si c'est juste une question de mots...on peut appeler ça autrement si vous voulez, mais ça continuera de déranger ceux qui sont homophobes et qui voient bien que ça revient au même.

    • Brian Monast - Abonné 15 janvier 2013 10 h 20

      Mais est-ce que être mariés veut dire "avoir les mêmes avantages" que les autres?