La Catalogne en route vers son référendum

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	Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy</div>
Photo: Agence France-Presse (photo)
Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy

Barcelone — «C’est aujourd’hui ou jamais ! » Josep Maria Vila Dabadall Serra a les bras et la carrure d’un sylviculteur. Il est le 25e Dabadall à occuper la maison familiale située dans un village un peu à l’extérieur de Vic, à 70 kilomètres de Barcelone. Devenu maire de la ville, il ne s’est pas fait prier pour emboîter le pas à sa voisine, Arenys de Munt, et organiser avec plusieurs centaines d’autres municipalités un référendum symbolique sur l’indépendance de la Catalogne. Le 13 décembre 2009, près d’un habitant de Vic sur deux s’est déplacé et le oui l’a emporté par 95 % ! Un signe ne trompe pas : sur la grande place, pratiquement une maison sur deux arbore les couleurs de l’Assemblée nationale catalane, une organisation indépendantiste sans affiliation politique née il y a moins d’un an et qui a réuni un million et demi de personnes à Barcelone le 11 septembre dernier derrière la bannière « La Catalogne, nouvel État européen ».

« Ici, nous sommes indépendantistes de père en fils », dit le maire sous les arcades de sa mairie dont certaines remontent au XIIe siècle. « Vic est fière de ses origines catalanes, ce qui ne nous empêche pas d’être une ville universitaire moderne. Mais jamais je n’aurais pensé que les choses se précipiteraient ainsi. » Le maire de Vic est aujourd’hui prêt à parier que la Catalogne sera indépendante avant l’Écosse et le Québec.


Ces référendums informels organisés en 2009 et en 2010 dans un grand nombre de villes voulaient protester contre le rejet par la Cour constitutionnelle espagnole du nouveau statut de la Catalogne négocié avec Madrid et adopté par référendum en 2006. Une sorte d’accord du lac Meech à la sauce catalane. Aujourd’hui, Dabadall préside l’Association des municipalités pour l’indépendance, qui regroupe les deux tiers des municipalités de la Catalogne.


« Dimanche, si les nationalistes sont reportés au pouvoir, comme le prédisent tous les sondages, je ne vois pas comment, sous la pression d’un mouvement social aussi large, le gouvernement pourrait reculer, dit-il. De toute façon, s’il ne tient pas parole, nous, les municipalités, on va le faire, ce référendum ! »

 

Un arrière-goût de franquisme


Il faut dire que les déclarations de certains membres du gouvernement du Partido Popular (PP) de Mariano Rajoy, au pouvoir à Madrid, avaient pour les Catalans un arrière-goût de franquisme. Ainsi, le député européen du PP Alejo Vidal Quadraj a récemment proposé l’envoi des gardes civils (la police nationale) si la Catalogne s’entête à tenir un référendum. L’ancien président socialiste de la province de Madrid, Joaquin Leguina, évoque plutôt la suspension des pouvoirs de la Catalogne, une possibilité constitutionnelle. Quant à la présidente du PP catalan, Alicia Sanchez Camacho, elle s’est contentée de dire que les diplômes universitaires catalans pourraient ne plus être reconnus puisqu’ils sont signés… par le roi.


« Tout cela n’a fait qu’augmenter le nombre de partisans du référendum, dit l’écrivain et historien Joan B. Culla. Mais le problème des baïonnettes, c’est que, comme disait si bien Talleyrand, on peut tout faire avec, sauf s’asseoir dessus. »


Pour la plupart des observateurs, cette poussée indépendantiste, qui a pris tout le monde par surprise, n’est pas un épiphénomène dû à la crise. Ce n’est pas non plus simplement l’affaire des partis politiques, comme en Écosse et parfois même au Québec. Depuis 25 ans, le petit parti indépendantiste catalan Esquerra Republicana (ERC) n’était pourtant jamais parvenu à rallier plus de 10 ou 15 % de la population. Quant au grand parti nationaliste Convergencia y unio (CiU), il maintenait une ambiguïté volontaire sur le sujet, se contentant de revendiquer une augmentation de l’autonomie et un nouveau pacte fiscal.


C’était sans compter l’explosion du mouvement populaire de ces dernières années. « Pas plus tard qu’en août dernier, quand j’ai parlé avec le président catalan, Artur Mas [CiU], il ne pensait pas du tout à déclencher des élections précipitées. Encore moins sur le thème de l’indépendance, confie Culla. Mais quand, le jour de la fête nationale, il a vu un million et demi de personnes dans les rues derrière une bannière indépendantiste, il a compris qu’il n’avait plus le choix. »


Un mouvement de fond


Signe parmi d’autres de cette progression du nationalisme catalan, même le grand journal de Barcelone, La Vanguardia, publie depuis un an une édition en catalan. En quelques mois, ses ventes en kiosque ont dépassé celles de l’édition espagnole même si les abonnements, qui rejoignent une population plus âgée, restent majoritairement en espagnol. « Jamais je n’aurais pensé pouvoir écrire un jour dans ma langue dans mon journal », dit le romancier Marius Serra, qui signe des chroniques satiriques en catalan.


« Vous savez, ici, notre langue a survécu parce qu’elle a été attaquée par des gens stupides, dit-il. L’Espagne nous a longtemps dominés, mais elle n’a jamais su nous séduire. Nous avions pourtant négocié un compromis. Onze hommes en noir en ont décidé autrement. Aujourd’hui, il est plus facile pour les Catalans de faire l’indépendance que de changer l’Espagne. Nous assistons à l’entrée en scène d’une nouvelle génération qui a grandi en catalan et qui regarde vers l’Europe. Sur le référendum, l’affrontement semble inévitable. C’est comme deux trains en marche qui se font face. »


Pourtant, avoue-t-il, le jeu reste ouvert. Malgré les sondages qui annoncent tous une victoire des nationalistes, le suspense de dimanche consiste surtout à savoir si CiU aura à elle seule une majorité absolue de sièges comme le demande Mas. Avec les sondages qui mettent le oui à l’indépendance entre 52 % et 57 %, Madrid a d’ailleurs commencé à cacher ses porte-parole les plus virulents. Comme le ministre de l’Éducation et de la Culture, Jose Iniacio Wert, qui a reconnu vouloir « espanioliser » les élèves catalans.


Revenant tout juste du Québec, l’ancien président du Parlement catalan Ernest Benach i Pascual a confié à Marius Serra que, là-bas, on ne lui avait posé qu’une question : et si vous perdiez le référendum ? C’est une question que les Catalans n’ont pas vraiment envisagée, dit Serra, qui reconnaît que la tenue d’un référendum est devenue la revendication démocratique d’une immense majorité de Catalans, même si tous ne voteront pas oui. « Mais, si on le perd, on fera comme les Québécois. On recommencera ! »


***
 

Les péripéties du « lac Meech » catalan

Le 30 septembre 2005, le Parlement catalan adopte par 120 voix contre 15 une réforme du statut de la Catalogne reconnaissant celle-ci comme une « nation » et accroissant ses compétences et ses ressources financières.
 

En mars 2006, le Parlement espagnol adopte une version modifiée négociée avec le gouvernement du socialiste Jose-Luis Zapatero. Le mot « nation » est notamment remplacé par « nationalité ».
 

Le 18 juin 2006, cette version modifiée est validée par référendum en Catalogne. 75 % des participants l’approuvent malgré une abstention de 49 %.
 

Le 10 juillet 2010, la Cour constitutionnelle espagnole annule une large partie de l’accord et biffe toute référence « nationale ». Le même jour, un million de Catalans se regroupent dans les rues de Barcelone sous le slogan « Nous sommes une nation, c’est à nous de décider ».

14 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 22 novembre 2012 06 h 06

    La question.

    Tout le sens de cette exercice repose sur le libellée de la question.
    Je sais qu'il y a deux autres textes à venir sur le thème d'un éventuel référendum en Catalogne, mais il faut quand même reconnaître que le taux de participation et le pourcentage de votes favorables, n'ont que très peu de signification quand la proposition est de proclamer: « La Catalogne, nouvel État européen ». C'est comme si on proposait au Québécois, de voter pour << un Québec indépendant dans un Canada uni>> .

    Je n'aurais aucun doute que tous les pays membres de l'Union européenne et tous les responsables des Institution européennes refuseraient d'accorder la moindre crédibilité à un tel référendum.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 22 novembre 2012 07 h 51

      Peut-etre que Stephane Dion pourrait ,dans sa grande sagesse,et ne se melant pas de ses ou ces affaires,ecrire la question ..... J-P.Grise

    • J-Paul Thivierge - Abonné 22 novembre 2012 12 h 36

      Selon moi, il faut comprendre que les pays de l'union Européenne sont des pays autonomes et libre de leurs décisions dans les encadrements du parlement de Strassbourg.
      Selon moi, pour la situation Canadienne ce serait de proposer que le Québec sera un pays indépendant dans une Union Canadienne incluant les 4 autres états régions du ROC.
      les Maritimes,
      l'Ontario,
      les Prairies et territoires nordiques
      les Rocheuses et le Yukon.
      Chacun des 5 états régions autonomes sera semblable aux pays Européens autonomes sans postes douaniers selon une entente globale négociée comme le traité de Maastrich.
      AMEN

    • Catherine Paquet - Abonnée 22 novembre 2012 16 h 41

      M. Thivierge,
      Une province du Canada ou une région d'un pays de l'Union européenne peuvent bien tenir des référendum lrut permettant de déclarer leur indépendance et d'en assumer les conséquences. Mais elles ne peuvent pas décider de ce que les autres provinces ou les autres partenaires décideront de faire. Rappelons-nous dans quelle situation se serait retrouvé le Québec si en 1980 les citoyens avaient approuvé en majorité la projet de M. Lévesque mais si le gouvernement fédéral et les autres provinces n'avaient pas eu envie de discuter d'association. En politique, comme dans la vie de tous les jours, on peut décider pour soi, mais il est impossible de décider pour les autres.
      Et les Catalans qui s'imagineraient être automatiquement admis dans l'Union européenne et dans la zone euro, une fois l'indépendance proclamée, se bercent d'illusions.

    • Catherine Paquet - Abonnée 22 novembre 2012 16 h 47

      M. Grisé,
      Avez vous remarqué que les Écossais se sont entendus avec la Grande-Bretagne sur le libellé de la question qu'ils poseraient lors d'un prochain référendum. C'était une des conditions pour que le résultat du référendum soit reconnu par la Grande-Bretagne et conséquemment pas l'Union européenne. La question se résumera à un oui ou un non à l'indépendance. Point. Pas question d'association, d'appartenance à l'Union européenne ou à la zone euro, ou à de quelconques alliances.
      On n'a généralement pas besoin d'un expert pour demander à ses concitoyens s'ils sont en faveur de l'indépendance, oui ou non.

  • Alain DEer - Inscrit 22 novembre 2012 08 h 08

    La Catalogne, un exemple pour le Québec

    Votre article (vos) est très instructif tant qu'à la démarche catalanne et au parallèle qu'on peu faire avec notre propre histoire.
    Je trouve juste triste de ne pas pouvoir partager ce parallèle avec plus de citoyen de la nation... quécoise puisqu'il est vérouillé.
    Je comprend que Le Devoir souhaite avoir plus d'abonné, comme moi, mais on dirait qu'il y a de plus en plus d'articles vérouillés depuis qq semaines.
    Merci M. Rioux
    Alain

  • François Dugal - Inscrit 22 novembre 2012 08 h 33

    La question (bis)

    La question sera-t-elle claire? Demandons un avis juridique à l'ancien ministre libéral Stéphane Dion, spécialiste de «la» question.

  • Gilles Théberge - Abonné 22 novembre 2012 09 h 38

    Nationisme?

    Je prends le mot de monsieur Chevrier (que je lis suite à votre article récent). Et donc est-ce que les Catalans seraient, eux, nationistes?

    Ce qui n'est pas approprié pour nous. Sans doute parce que nous ne contrôlons pas la démographie de notre espace politique, depuis que le pouvoir d'en haut a décidé de nous noyer dans le magma multiculturaliste!

  • henri -s garneau - Inscrit 22 novembre 2012 10 h 00

    Out la catalogne!

    Je ne pense pas que la Catalogne pourra resster dans l'union européenne, alors le référendum ne passera pas. Je ne pense pas non plus qu'on peut se comparer à cette région la plus riche de l'Espagne en fait elle fait vivre toute l'Espagne à elle seule, avec le Québec. Arrêtons de comparer des poires avec des oranges.

    • Guillermo Navarro Garcia - Inscrit 22 novembre 2012 11 h 26

      La Catalogne est une des communautés autonomes les plus riches d'Espagne pour sûr mais il est inexacte d'affirmer qu'elle fait vivre le restant du pays. Le Pays Basque, la Navarre et la région de Madrid sont devant la Catalogne en PIB/hab par exemple.

    • Gilbert Talbot - Inscrit 22 novembre 2012 12 h 57

      Si l'Europe intégrerait une Catalogne indépendante ? La réponse reste à être mieux évaluer. On ne peut pas conclure par un non aussi radical. L'Europe a des critères d'intégration précis et adapté aux différentes Nations qui en font la demande.Lorsque la Yougoslavie a éclaté, ses différentes Nations, la Bosnie, la Croatie, le Kosovo, ont fait ce genre de demande. Même chose dans le cas de la Slovaquie qui s'est séparée démocratiquement de la Tchéquie.

      L'Europe est une mosaïque de Nations qui sont en train de réévaluer leurs rapports ancestraux, issus pour beaucoup non pas de choix démocratiques, mais de guerres, de massacres, de domination et de négation de leurs droits nationaux. La Catalogne a ce genre de passé martyr qui la lie à l'Espagne. L'Europe va y penser à deux fois avant d'accepter ou refuser une riche Catalogne qui veut s'émanciper.