La Catalogne en route vers son référendum


	Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy
Photo: Agence France-Presse (photo)
Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy

« Ici, nous sommes indépendantistes de père en fils », dit le maire sous les arcades de sa mairie dont certaines remontent au XIIe siècle. « Vic est fière de ses origines catalanes, ce qui ne nous empêche pas d’être une ville universitaire moderne. Mais jamais je n’aurais pensé que les choses se précipiteraient ainsi. » Le maire de Vic est aujourd’hui prêt à parier que la Catalogne sera indépendante avant l’Écosse et le Québec.


Ces référendums informels organisés en 2009 et en 2010 dans un grand nombre de villes voulaient protester contre le rejet par la Cour constitutionnelle espagnole du nouveau statut de la Catalogne négocié avec Madrid et adopté par référendum en 2006. Une sorte d’accord du lac Meech à la sauce catalane. Aujourd’hui, Dabadall préside l’Association des municipalités pour l’indépendance, qui regroupe les deux tiers des municipalités de la Catalogne.


« Dimanche, si les nationalistes sont reportés au pouvoir, comme le prédisent tous les sondages, je ne vois pas comment, sous la pression d’un mouvement social aussi large, le gouvernement pourrait reculer, dit-il. De toute façon, s’il ne tient pas parole, nous, les municipalités, on va le faire, ce référendum ! »

 

Un arrière-goût de franquisme


Il faut dire que les déclarations de certains membres du gouvernement du Partido Popular (PP) de Mariano Rajoy, au pouvoir à Madrid, avaient pour les Catalans un arrière-goût de franquisme. Ainsi, le député européen du PP Alejo Vidal Quadraj a récemment proposé l’envoi des gardes civils (la police nationale) si la Catalogne s’entête à tenir un référendum. L’ancien président socialiste de la province de Madrid, Joaquin Leguina, évoque plutôt la suspension des pouvoirs de la Catalogne, une possibilité constitutionnelle. Quant à la présidente du PP catalan, Alicia Sanchez Camacho, elle s’est contentée de dire que les diplômes universitaires catalans pourraient ne plus être reconnus puisqu’ils sont signés… par le roi.


« Tout cela n’a fait qu’augmenter le nombre de partisans du référendum, dit l’écrivain et historien Joan B. Culla. Mais le problème des baïonnettes, c’est que, comme disait si bien Talleyrand, on peut tout faire avec, sauf s’asseoir dessus. »


Pour la plupart des observateurs, cette poussée indépendantiste, qui a pris tout le monde par surprise, n’est pas un épiphénomène dû à la crise. Ce n’est pas non plus simplement l’affaire des partis politiques, comme en Écosse et parfois même au Québec. Depuis 25 ans, le petit parti indépendantiste catalan Esquerra Republicana (ERC) n’était pourtant jamais parvenu à rallier plus de 10 ou 15 % de la population. Quant au grand parti nationaliste Convergencia y unio (CiU), il maintenait une ambiguïté volontaire sur le sujet, se contentant de revendiquer une augmentation de l’autonomie et un nouveau pacte fiscal.


C’était sans compter l’explosion du mouvement populaire de ces dernières années. « Pas plus tard qu’en août dernier, quand j’ai parlé avec le président catalan, Artur Mas [CiU], il ne pensait pas du tout à déclencher des élections précipitées. Encore moins sur le thème de l’indépendance, confie Culla. Mais quand, le jour de la fête nationale, il a vu un million et demi de personnes dans les rues derrière une bannière indépendantiste, il a compris qu’il n’avait plus le choix. »


Un mouvement de fond


Signe parmi d’autres de cette progression du nationalisme catalan, même le grand journal de Barcelone, La Vanguardia, publie depuis un an une édition en catalan. En quelques mois, ses ventes en kiosque ont dépassé celles de l’édition espagnole même si les abonnements, qui rejoignent une population plus âgée, restent majoritairement en espagnol. « Jamais je n’aurais pensé pouvoir écrire un jour dans ma langue dans mon journal », dit le romancier Marius Serra, qui signe des chroniques satiriques en catalan.


« Vous savez, ici, notre langue a survécu parce qu’elle a été attaquée par des gens stupides, dit-il. L’Espagne nous a longtemps dominés, mais elle n’a jamais su nous séduire. Nous avions pourtant négocié un compromis. Onze hommes en noir en ont décidé autrement. Aujourd’hui, il est plus facile pour les Catalans de faire l’indépendance que de changer l’Espagne. Nous assistons à l’entrée en scène d’une nouvelle génération qui a grandi en catalan et qui regarde vers l’Europe. Sur le référendum, l’affrontement semble inévitable. C’est comme deux trains en marche qui se font face. »


Pourtant, avoue-t-il, le jeu reste ouvert. Malgré les sondages qui annoncent tous une victoire des nationalistes, le suspense de dimanche consiste surtout à savoir si CiU aura à elle seule une majorité absolue de sièges comme le demande Mas. Avec les sondages qui mettent le oui à l’indépendance entre 52 % et 57 %, Madrid a d’ailleurs commencé à cacher ses porte-parole les plus virulents. Comme le ministre de l’Éducation et de la Culture, Jose Iniacio Wert, qui a reconnu vouloir « espanioliser » les élèves catalans.


Revenant tout juste du Québec, l’ancien président du Parlement catalan Ernest Benach i Pascual a confié à Marius Serra que, là-bas, on ne lui avait posé qu’une question : et si vous perdiez le référendum ? C’est une question que les Catalans n’ont pas vraiment envisagée, dit Serra, qui reconnaît que la tenue d’un référendum est devenue la revendication démocratique d’une immense majorité de Catalans, même si tous ne voteront pas oui. « Mais, si on le perd, on fera comme les Québécois. On recommencera ! »


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Les péripéties du « lac Meech » catalan

Le 30 septembre 2005, le Parlement catalan adopte par 120 voix contre 15 une réforme du statut de la Catalogne reconnaissant celle-ci comme une « nation » et accroissant ses compétences et ses ressources financières.
 

En mars 2006, le Parlement espagnol adopte une version modifiée négociée avec le gouvernement du socialiste Jose-Luis Zapatero. Le mot « nation » est notamment remplacé par « nationalité ».
 

Le 18 juin 2006, cette version modifiée est validée par référendum en Catalogne. 75 % des participants l’approuvent malgré une abstention de 49 %.
 

Le 10 juillet 2010, la Cour constitutionnelle espagnole annule une large partie de l’accord et biffe toute référence « nationale ». Le même jour, un million de Catalans se regroupent dans les rues de Barcelone sous le slogan « Nous sommes une nation, c’est à nous de décider ».

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