En pleine crise de la zone euro – Ce qui attend le nouveau président

Le président français, qui sera élu demain, devra s’attaquer en priorité à l’économie.
Photo: Agence Reuters Benoit Tessier Le président français, qui sera élu demain, devra s’attaquer en priorité à l’économie.

«Nous n’aurons qu’une nuit d’État de grâce. » La phrase est attribuée à Michel Sapin, l’ancien ministre socialiste de l’Économie de Pierre Bérégovoy. Bras droit du candidat socialiste François Hollande et ami personnel depuis leur passage à l’ENA en 1977, cet homme sobre et réservé fait partie des candidats les plus sérieux pour diriger Bercy, le prestigieux, emblématique et éléphantesque ministère de l’Économie dont l’architecture futuriste domine la Seine. Et pour cause, Michel Sapin avait fait ses premières armes dans ce fauteuil à l’époque où, en 1992, il avait combattu les attaques spéculatives contre le franc juste avant le passage à la monnaie unique.

Dès le 7 mai, si François Hollande est élu, comme l’annoncent tous les sondages, Michel Sapin n’aura pas trop de cette expérience pour affronter la tâche qui se dressera devant le nouveau ministre de l’Économie. Car, quel que soit le gagnant du scrutin de dimanche, la réalité qui attend le nouvel élu aura vite fait de le rattraper. Peu importe que Hollande ou Sarkozy soit élu, c’est 180 milliards d’euros que le pays devra trouver sur les marchés d’ici l’an prochain pour financer une dette qui frise les 90 % du PIB.


La France sous surveillance


Les lendemains du 6 mai ne seront pas roses. C’est une des seules certitudes de cette élection. D’autant plus que certaines entreprises auraient reporté des mises à pied depuis plusieurs semaines pour cause de campagne électorale. On sait aussi que, depuis la perte de son triple A, la France est sous surveillance des principales agences de notation. Nicolas Sarkozy n’a d’ailleurs cessé d’annoncer une situation comparable à celles de la Grèce et de l’Espagne en cas d’élection des socialistes. Nous ne sommes cependant plus en 1981, alors que François Mitterrand arrivait au pouvoir avec un programme négocié avec le Parti communiste. La nomination à Matignon de Lionel Jospin en 1997 n’avait pas créé le moindre soubresaut à la Bourse. Il faut dire qu’à l’époque, la croissance était au rendez-vous.


Même si la France est sous surveillance des agences de notation, à moins d’un imprévu, à Paris, on s’attend à ce que celles-ci patientent jusqu’au premier budget du nouveau gouvernement, à l’automne, pour réagir. François Hollande a affirmé que, dès son élection, il demanderait un audit des finances publiques à la Cour des comptes (le vérificateur général), ce qui pourrait réserver des surprises, a-t-il même laissé entendre. On s’attend d’ailleurs à ce que ce rapport, qui sera réalisé par le socialiste Didier Migaud, qui préside la Cour des comptes, fournisse aussi de nombreuses propositions de remise à niveau des finances publiques.


Parmi les socialistes qui pourraient jouer un rôle crucial dans les prochaines semaines, à la fois pour calmer les marchés financiers, mais aussi pour convaincre l’Europe de relancer la croissance, on trouve Jean-Pierre Jouyet, aujourd’hui à la tête de l’Autorité des marchés financiers et qui est un ami personnel de François Hollande. De Jouyet à Pascal Lamy (président de l’OMC), en passant par Emmanuel Macron (banquier chez Rotchild), la gauche ne manque pas de compétences dans ce domaine.


En 2007, nous avions interviewé l’économiste Nicolas Baverez, qui soutenait alors le programme économique de Nicolas Sarkozy. Cinq ans plus tard, son jugement est sévère. Il estime que ce mandat « qui avait donné l’espoir d’une refondation du modèle français » n’aura finalement été qu’« une occasion manquée ». Mais, si « Nicolas Sarkozy a échoué à s’affirmer comme l’homme de la nation », écrit l’économiste, François Hollande « risque de ne gagner l’élection que pour perdre le pouvoir très rapidement face aux marchés financiers ».


Si les deux candidats ont proposé l’équilibre budgétaire (en 2016 pour Nicolas Sarkozy et en 2017 pour François Hollande), les zones d’ombre restent en effet nombreuses dans leur programme respectif. L’institut Montaigne, un think tank libéral, a chiffré les programmes des deux candidats. Selon les experts, tous deux ont légèrement sous-estimé le coût de leurs propositions. À ce titre, c’est Nicolas Sarkozy qui obtient la plus mauvaise note puisqu’il aurait sous-estimé les siennes de 15 milliards d’euros alors que celles de François Hollande le seraient de 10 milliards.

 

La réforme fiscale


Alors que Nicolas Sarkozy prévoit une plus grande réduction des dépenses, François Hollande mise un peu plus que son adversaire sur les augmentations d’impôt, notamment sur les plus hauts revenus. L’un des éléments clés du programme socialiste est une vaste réforme fiscale qui fusionnera notamment l’impôt sur le revenu et la contribution sociale généralisée (CSG), un impôt séparé qui sert à financer les dépenses sociales. La plupart des économistes s’entendent pour dire que le régime fiscal français est un fouillis dans lequel on a accumulé mesure sur mesure, si bien que personne ne s’y retrouve plus.


Le candidat socialiste s’inspire en partie des propositions de l’économiste Thomas Piketty, partisan d’une véritable « révolution fiscale ». Selon lui, le système fiscal français, qui exonère notamment de nombreux revenus du capital, est devenu dégressif et pèse donc plus sur les bas revenus que sur les hauts revenus. De plus, selon l’économiste, en France, les revenus du travail stagnent alors que ceux du patrimoine augmentent.


Cela n’empêche pas les deux candidats de demeurer vagues sur les réductions de budgets précises qu’ils feront une fois élus. François Hollande se distingue de Nicolas Sarkozy en refusant de s’engager sur un retour à l’équilibre dans le cas où les prévisions de croissance seraient beaucoup plus faibles que prévu. Un engagement qu’a pris Nicolas Sarkozy, mais qui n’impressionne guère les économistes, qui se doutent bien que le président ne pourra pas lui non plus tenir ses promesses s’il n’y a pas au moins un peu de croissance. Nicolas Sarkozy n’avait-il pas inauguré son mandat en 2007 en demandant à l’Europe un report des objectifs français de réduction du déficit ?


Il faut donc savoir gré à François Hollande d’avoir remis à l’ordre du jour français et européen l’objectif de la croissance. Comme l’écrit l’économiste de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève Charles Wyplosz, « aujourd’hui, en pleine récession, l’austérité est criminelle car source d’aggravation de la récession ». Mais il ajoute aussitôt que, « sur le long terme, il faudra bien faire baisser la dette et donc pratiquer la discipline budgétaire ».


Le candidat socialiste a aussi déclaré vouloir financer la dette grâce à l’épargne des Français. Un pays comme le Japon a beau être l’un des trois plus endettés du monde, son taux d’emprunt sur dix ans n’est que de 1 %. Or le Japon ne fait appel qu’à des investisseurs nationaux et aux ménages japonais. L’idée tombe bien puisque la France a un des taux d’épargne parmi les plus élevés au monde (16,8 %) et qu’il n’a jamais été aussi haut depuis 1983. L’Italie l’a bien compris, qui vient de lancer un grand emprunt en direction des particuliers afin de financer sa dette. On estime que, si la France faisait de même, elle pourrait facilement drainer 100 milliards d’euros.


Mais, le danger de cette solution intéressante, selon les économistes, c’est encore de reporter à plus tard la discipline budgétaire. On y revient toujours.


 

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Les programmes s’affrontent


Europe


Hollande : Renégociation du traité européen pour y inclure un volet sur la croissance. Réciprocité des échanges commerciaux.

Sarkozy : Réciprocité des échanges commerciaux. Révision des accords de Schengen pour limiter l’immigration illégale, sinon la France suspend sa participation.


Dette


Hollande : Retour à l’équilibre en 2017.

Sarkozy : Retour à l’équilibre en 2016.

 

Fiscalité


Hollande : Vaste réforme fiscale fusionnant l’impôt sur le revenu et la contribution à la sécurité sociale. Nouvelle tranche à 45 % au-dessus de 150 000 €. Taxation à 75 % des revenus au-delà d’un million d’euros.

Sarkozy : Mesure de taxation des exilés fiscaux. Impôt sur le bénéfice mondial des grandes sociétés. Augmentation de la TVA.


Réforme de l’État


Hollande : Indépendance du parquet. Fin de l’immunité du président. Décentralisation. Non-cumul des mandats.

 

Sécurité


Hollande : Création de zones de sécurité prioritaires. Création de 1000 postes dans la police et la justice. Police de proximité.

Sarkozy : Code pénal pour les mineurs. Punition des internautes surfant sur les sites incitant au terrorisme.


Immigration


Hollande : Droit de vote pour les étrangers aux élections municipales. Réduction de l’immigration liée à l’emploi. Facilitation de l’entrée au pays des étudiants étrangers.

Sarkozy : Réduction de moitié de l’immigration légale. Référendum pour faciliter l’expulsion des illégaux.


Éducation


Hollande : Création de 60 000 postes en cinq ans. Allégement de la journée et allongement de l’année scolaire. Enseignement collégial axé sur les connaissances. Rétablissement de certains cours d’histoire supprimés au lycée.

Sarkozy : Réforme du baccalauréat avec moins d’options et plus de contrôle continu. Augmentation du salaire des enseignants en échange d’une plus grande présence.

 

Emploi


Hollande : Création de 150 000 emplois pour jeunes financés par l’État.

Sarkozy : Sept heures par semaine de travail obligatoire pour les assistés sociaux. Formation professionnelle pour les chômeurs en échange de l’obligation d’accepter un emploi.

5 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 5 mai 2012 07 h 46

    Voilà la vérité. Quelle sera la souplesse des créanciers ?

    Un peu tard, à la veille du jour de vote pour démontrer au Français l'ampleur du risque qu'ils prendraient en élisant un Président qui n'a pas "d'atômes crochus" avec aucun des autres leaders européens, et encore moins avec l'Allemagne, le partenaire le plus important de la France en europe et dans le monde.

    Avec une dette de 2000 milliards d'euros, il n'y a pas de tâche plus importante et plus urgente pour le Président que de bien s'entendre avec ses partenaires pour que les exigences de rembouirsement ne soient pas catastrophiques pour la France.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 5 mai 2012 07 h 48

    Les marchés au pouvoir

    On ne saurait mieux dire: ce sont les marchés qui sont au pouvoir. Hollande ou Sarko, peu importe, Standard and Poors et Moody's sont aux commandes.

    Desrosiers
    Val David

  • Catherine Paquet - Abonnée 6 mai 2012 07 h 02

    Vous l'avez bien dit.

    Ce n'est pas à celui qui est endetté "par dessus la tête" de décider quelles sront les exigences des créanciers.

  • Catherine Paquet - Abonnée 6 mai 2012 07 h 04

    Et j'ajouterais

    Surtout quand le nouveau Président (si ce devait être François Hollande) a dit et répété que les créanciers étaient ses principaus "ennemis".

  • Alain Deloin - Inscrit 6 mai 2012 11 h 47

    Ça va être dur

    Les sondages sortis des urnes donnent Hollande gagnant ~52-53/47-48 %
    Hollande fait 58% à Montréal, 51% à Toronto (la France de Bay street n'a pas voté ?) .
    Nicolas Baverez a raison: Sarkozy a déçu dans son propre camp en ne mettant pas en place les réformes économiques nécessaires. Il aurait fallu un vaste plan genre Canada au début des années 90s. Il va lui manquer des voix libérales. Quelques % qui vont peser très lourd.

    Ce qui risque de compliquer le cas français ce sont les cas grecs, élections législatives aujourd’hui et surtout le cas espagnol. La zone euro s’enfonce doucement. La France pourrait être engloutie dans une nouvelle crise de défiance a l'égard de la monnaie unique, bien avant le premier budget. D’autre part compte tenu de la dégradation économique, un abaissement à AA sous perspective négative par S&P pourrait intervenir en juin, 6 mois après le premier de janvier. L’agence ne fera qu’acter une évidence : le décrochage accéléré des taux des Bons du Trésor français à 10 ans par rapport au Bund allemand depuis le mois de mars.

    Après c'est la spirale infernale, le sursaut (Canada, Suède 1990-95) ou la tutelle du FMI et de la commission européenne.