Présidentielle française (1) - Les déçus du sarkozisme

Nicolas Sarkozy, place de la Concorde, hier, lors d’un grand rassemblement de l’UMP. Le président sortant est en baisse dans les milieux populaires, qui avaient assuré sa victoire en 2007.<br />
Photo: Agence Reuters Gonzalo Fuentes Nicolas Sarkozy, place de la Concorde, hier, lors d’un grand rassemblement de l’UMP. Le président sortant est en baisse dans les milieux populaires, qui avaient assuré sa victoire en 2007.

Le président «normal» contre «l'hyper-président». Le 6 mai prochain, la France reconduira-t-elle le sortant, Nicolas Sarkozy, ou élira-t-elle son premier président de gauche depuis François Mitterrand, le favori des sondages François Hollande? Dimanche prochain se tiendra le premier tour de cette élection déterminante. Voici le premier de trois articles sur les enjeux du scrutin.

Paris — «Vous savez, moi, j'ai commencé avec Chirac. Ah, c'était autre chose. Une autre époque. Sarkozy, c'est un autre genre. Il a des bons côtés... et des mauvais. C'est efficace. Enfin, on s'y fait...» Il y a quelques jours, c'est sur cet air de dépit que ce militant de base du parti du président résumait l'ambiance qui régnait à l'UMP à une semaine du premier tour. Après une petite poussée en mars, la réalité a vite rattrapé les militants. Les sondages ont rarement été aussi mauvais pour un président sortant. Nicolas Sarkozy peine à rattraper François Hollande au premier tour et il est toujours loin derrière lui au second.

Mais le malaise est plus profond. Comme pour la plupart des anciens chiraquiens, Nicolas Sarkozy n'a jamais été la tasse de thé de ce militant de 1,90 m dans la cinquantaine qui s'occupe de la sécurité des assemblées de l'UMP. En 2007, alors que le candidat garantissait la victoire à un parti déjà usé par deux mandats, cela pouvait encore aller. En 2012, c'est une autre histoire.

Ils ne sont pas rares ces militants de l'UMP qui, embarrassés par la campagne droitière du candidat, laissent s'exprimer leur exaspération devant un candidat «décomplexé», qui n'a jamais véritablement revêtu les habits de président. Et il n'y a pas que les anciens chiraquiens qui admettent que cette élection, «il faut aller la chercher avec les dents». Nombreux sont les électeurs de Nicolas Sarkozy qui préféreront s'abstenir ou qui ont regagné le Front national après s'être laissé séduire par le discours du candidat en 2007. Le président avait alors fait une véritable razzia dans cet électorat.

«Le coup de maître de Sarkozy en 2007, ce fut d'aller chercher les gens des milieux populaires périurbains et ruraux qui souffrent de la mondialisation et qui se sont réfugiés hors des banlieues et des grandes villes», explique le géographe Christophe Guilluy, auteur d'un des livres dont on a le plus parlé durant cette campagne (Fractures françaises, François Bourin Éditeur). Toutes les enquêtes montrent en effet que le président sortant recule fortement dans les milieux populaires qui avaient assuré sa victoire en 2007.

Une enquête réalisée par Christophe Guilluy avec Le Nouvel Observateur a montré que le président sortant avait dans ces milieux 64 % d'opinions négatives contre seulement 33 % d'opinions positives. Pire, 80 % jugent son bilan négatif en matière de croissance et d'emploi. C'est cette côte que le président a entrepris de remonter en entrant en campagne. C'est aussi ce qui explique son insistance sur la protection de l'industrie française. Un thème majeur dans cette élection.

Selon Christophe Guilluy, ce sont ces milieux populaires qui avaient cru à l'augmentation du pouvoir d'achat promise par le candidat en 2007. Ce sont eux qui avaient cru à la réduction de l'insécurité et de l'immigration, dont ils subissent les conséquences plus que les autres. Ce sont eux enfin qui avaient cru à la promesse d'un chômage réduit à 5 %. Critère sur lequel Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs expressément demandé d'être jugé. «Si on s'engage sur 5 % de chômeurs et qu'à l'arrivée il y en a 10, c'est qu'il y a un problème», avait-il déclaré le 18 janvier 2007. Et le candidat de conclure que, s'il ne tenait pas parole, «c'est un échec et j'ai échoué. Et c'est aux Français d'en tirer les conséquences».

Les Français les plus déçus sont aussi ceux dont l'opinion est la plus fragile. «Au lieu de voter pour Sarkozy ou Marine Le Pen, ces gens pourraient aussi décider de s'abstenir comme ils le font dans les autres scrutins, dit Christophe Guilluy. En France, la présidentielle reste la dernière élection qui mobilise encore largement les classes populaires. Regardez aux États-Unis, elles ne vont même plus voter.»

Sur les terres du FN

Ce n'est donc pas sans raison que la stratégie explicite du conseiller du président, Patrick Buisson, consiste à reconquérir ces électeurs en chassant sur les terres du Front national. Souvent comparé au stratège de George W. Bush, Karl Rove, Patrick Buisson a orchestré une campagne «à droite toute» afin de faire le plein de voix et d'arriver en tête au premier tour. Ce premier pari semble d'ailleurs à deux doigts d'être tenu. Selon l'intéressé, il ne s'agit pas de droitisation, mais simplement de «prendre en compte la souffrance sociale des Français». Cet ancien conseiller de Jean-Marie Le Pen et de Philippe de Villiers est convaincu que, malgré les sondages désespérants du second tour, Nicolas Sarkozy conserve toutes ses chances. Selon lui, l'abstention est largement surestimée.

Mais comment redevenir le candidat du peuple avec un chômage à 10 %, des fermetures d'usines à la pelletée, la perte du triple A et après avoir projeté l'image du président du Fouquet's qui fréquentait surtout les riches? «Les ouvriers nous ont abandonnés, car ils ne nous pardonnent pas notre politique d'injustice sociale. Je l'avais prévenu», a déclaré l'ancien ministre de droite Pierre Méhaignerie. Au nombre des records accumulés par Nicolas Sarkozy, il faut rappeler que jamais un président de la Ve République n'avait conservé un taux de popularité si bas pendant son mandat. Pas même Valéry Giscard d'Estaing, seul président à avoir mordu la poussière après un seul mandat.

Un homme de contradictions


Il faut dire que jamais un président n'avait fait autant de virevoltes. La mesure phare adoptée en début de mandat, le «bouclier fiscal» exonérant les plus fortunés, a dû être supprimée en fin de mandat. Le ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale qui avait monopolisé les débats de la campagne de 2007 a fait long feu. Même chose pour le «plan Marshall» en faveur des banlieues. Les exhortations répétées du candidat et du président contre les stock options et les parachutes dorés sont restées lettre morte.

Étrangement, la principale réforme de ce quinquennat, celle des retraites — dont aucun pays n'aurait à rougir —, n'avait même pas été évoquée durant la campagne de 2007. «La retraite à 60 ans doit demeurer», avait même déclaré le candidat, le 22 janvier de cette même année. Nicolas Sarkozy n'a jamais été à une contradiction près. Comme en témoigne la somptueuse réception réservée à Kadhafi... trois ans à peine avant de lui déclarer la guerre et de retrouver son corps au fond d'un caniveau! On connaît aussi le virage à 180 degrés de la politique de la France en Tunisie et au Caire.

Résultat: on n'avait jamais vu un président multiplier à ce point les mea-culpa en pleine campagne. D'abord sur cette fameuse soirée du Fouquet's le soir de sa victoire suivie de quelques jours sur le yacht du milliardaire Vincent Bolloré. Tout cela était dû à la séparation imminente du nouveau président avec sa seconde épouse, Cécilia, affirme opportunément un livre écrit par une ancienne collaboratrice, Catherine Nay (L'impétueux, Grasset). Nicolas Sarkozy a aussi dû s'excuser de nouveau pour son célèbre «casse-toi, pauvre con» adressé à un quidam du Salon de l'agriculture. La semaine dernière, il a même admis à mots couverts regretter d'avoir stigmatisé directement les Roms dans son discours prononcé l'an dernier à Grenoble. Un an avant l'élection, n'est-ce pas ce discours qui devait lancer sa campagne de réélection en visant justement l'électorat du Front national?

La France blessée

Pour l'historien et universitaire socialiste Jean-Noël Jeanneney, ce n'est pas tant la réforme des retraites ou celle des universités qui ont choqué les Français. Nicolas Sarkozy a même connu quelques moments de gloire à la présidence de l'Union européenne ou dans la gestion de la crise. C'est la façon dont il a gravement abîmé l'image et le prestige de l'État pendant son mandat.

La liste des exemples alignés par Jean-Noël Jeanneney remplit tout un livre (L'État blessé, Flammarion). Cela va du mépris à l'égard de son premier ministre au «pitonnage» sur son téléphone portable devant le pape, en passant par son t-shirt NYPD dans Central Park, la délégation de sa propre épouse (Cécilia) en Libye, l'évaluation quantitative des ministres par une firme de consultants américains, la nomination directe du président de l'audiovisuel public, l'adoption de peines plancher en contradiction avec la Constitution, le tutoiement permanent des ministres et des personnalités étrangères, la dénonciation constante des juges et le mépris des chercheurs ou de La Princesse de Clèves, etc.

Dès 2008, l'ancien ministre de Balladur et collègue de Sarkozy François Léotard avait écrit un livre au titre prémonitoire: Ça va mal finir (Grasset). «C'est l'idée du monarque républicain héritée de De Gaulle qui a propulsé Sarkozy vers la victoire, dit le politologue Pascal Perrineau. Malheureusement, Nicolas Sarkozy n'a pas su la lire et commencer à gouverner autrement.» Personnage généralement réservé, le centriste François Bayrou a surnommé Sarkozy «l'enfant barbare». De nombreux militants ainsi que des élus de base de l'UMP ne sont pas loin de penser la même chose. Réunis la semaine dernière dans la salle de la Mutualité à Paris, plusieurs semblaient déconcertés. Le premier ministre, François Fillon, ne craint d'ailleurs pas d'affirmer que «l'idée que Sarkozy peut gagner n'est pas une idée absurde. Mais ça reste très difficile...» Chose certaine, Nicolas Sarkozy veut y croire coûte que coûte. Jusqu'à la dernière minute.

Peu susceptible de partisanerie, le chroniqueur du quotidien de droite Le Figaro Alain-Gérard Slama est peut-être celui qui a le mieux compris le quinquennat de Nicolas Sarkozy. «De la même façon qu'un capitaine de vaisseau en détresse brûle ses meubles et son plancher quand il n'a plus de combustible, écrivait-il, [Nicolas Sarkozy] ne craint pas d'engloutir, l'une après l'autre, toutes les poutres maîtresses de la République dans l'accomplissement de sa tâche».

Bref, dit-il, «ce maître de l'instant [...] ne l'est pas de la durée». Comment s'étonner que sa réélection soit si difficile?

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Correspondant du Devoir à Paris
8 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 16 avril 2012 08 h 49

    Bien écrit

    Mon cher Rioux, voilà un excellent article très bien documenté.
    Au plaisir de vous lire.

    • lancelot Louis - Inscrit 19 avril 2012 04 h 19

      Dans ce cas restez bien chez vous au Canada évitez de venir en France.

  • Jean-Manuel Weisz - Inscrit 16 avril 2012 22 h 55

    UN PAUV' CON PAS SI CON!


    Depuis le tout début de sa campagne électorale, ce fut le leitmotiv de son discours de Villepinte (11 mars dernier), M. Sakozy n’a eu de cesse de proclamer qu’il avait changé, que désormais il avait compris le sens de sa mission comme chef d’État, qu’il serait devenu comme modeste, voire humble, à l’écoute des Français, que – basta les corps intermédiaires! – il voulait plus que jamais parler directement au Français, peut-être pour lui susurrer que sa bling-blinguerie arrogante et sa trop grande décontraction en se la jouant à l’«américaine » avaient assez duré, etc. Moment de lucidité?

    Parmi le nombre assez remarquable des écarts sarkozien, M. Rioux rappelle notamment le fameux épisode du Salon de l’agriculture, le mémorable du «casse-toi pauv ’ con» (février 2008). M. Rioux relate cette drôlatique affaire comme suit : «Nicolas Sarkozy a aussi dû s'excuser de nouveau pour son célèbre «casse-toi, pauvre con» adressé à un quidam du Salon de l'agriculture.»

    Définition de quidam (dico Grand Robert de la langue française - tome V - page 1483) : «un certain individu (qu’on ne peut pas ou qu’on ne veut pas désigner avec plus de précision)», autrement dit, quelqu’un dont ne connaît rien, un Monsieur tout le monde.

    Or, était-ce bien le cas de notre pauv’ visiteur insulté au Salon de l’agriculture? Point du tout ! Celui qui a en effet été alpagué de la sorte par M. Sarkozy vient récemment d’avouer avoir candidement participé à une mise en scène : de la pure manipulation politique orchestrée par l’entourage du Président, laquelle s’est en fait soldée par un fiasco!

    Voici le lien vers la vidéo du témoignage éclairant de l’événement : http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/04/

    Si M. Sarkozy avait eu un véritable sens de la repentance, s’il avait voulu véritablement s’excuser, il aurait dû

  • Jean-Manuel Weisz - Inscrit 17 avril 2012 19 h 17

    CASSE TOI PAUV' COM

    De retour à la maison, il faut bien que je donne suite à la réplique d'Hannah en ajoutant la suite de mon texte qui ne fut pas retenue puisque ce ne sont que 2000 caractères au maximum qui sont possibles par message.

    Voici donc la suite:

    Si M. Sarkozy avait eu un véritable sens de la repentance, s’il avait voulu véritablement s’excuser, il aurait dû inviter tous les pauv’ con à une garden-party dans les jardins de l’Élysée, tous ceux qui ont cru à ses balivernes.

    Postscriptum 1 : la nouvelle est sortie le 1er avril dernier. D’aucuns pourraient croire à un poisson d’avril. Gloire à toi vaillant Yves Bouvière d’être sorti de ton bocal.

    Postscriptum 2 : sur un mode moins comique. M. Sarkozy essaye de nous faire croire aujourd’hui-même qu’aucune vente de réacteur nucléaire n’avait été envisagée avec la Lybie. Mensonge de sa part.

    Comme le mentionne le journaliste du Monde. «Des affirmations pourtant aisément démenties par... les discours de M. Sarkozy, disponibles sur le site de l'Elysée. Le 3 juillet 2008, le chef de l'Etat affirme : "Je sais qu'il y a des gens et des pays qui se disent : n'est-ce pas un peu dangereux de proposer le nucléaire civil à des pays comme l'Algérie, les Emirats arabes unis, ou la Libye ? Ce qui serait vraiment dangereux, ce serait de leur refuser. D'abord parce qu'on donnerait raison à l'Iran qui fait croire que l'Occident refuse par principe le nucléaire à des pays musulmans. Mais aussi parce que chaque baril de pétrole et chaque mètre cube de gaz économisé sur la planète (...) c'est un peu moins d'effet de serre"»
    Voici le lien: http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012

  • Jacques Dautreme - Inscrit 18 avril 2012 10 h 00

    Pov Sarko, casse Toi

    En fait si Sarko tient tellement a se faire élire, c’est parce qu’il risque d’avoir un paquet d’affaires frauduleuses dont il n ‘est pas directement lié, mais en sous main, devra s’expliquer (affaire des sous marins 12 morts) et affaire Betancourt devant les tribunaux. Trafic en tout genres.

    • lancelot Louis - Inscrit 19 avril 2012 04 h 17

      Je pense que vous vivez avec des œillères comme tous les gens endoctrinés .
      vous parlez de ce que vous savez pas .
      1°/ affaire des sous marins le président à ce moment là était Mitterrand.
      2°/ affaire Betancourt que de l'intox de magistrats de gauche et qui fermente dans des esprits comme le votre.
      Les affaires en tout genres cela vient des " Pov Sarko, casse Toi " de ton genre pour rester poli .

  • lancelot Louis - Inscrit 19 avril 2012 04 h 08

    Le Devoir est'il un journal de gauche ?

    Les déçus du Sarkozysme ??? avec au premier tour 29% des voix ( dernier sondage ) c'est 1 million de plus quand 2007 ,ensuite pour les leçons de morale sur la Libye !!!!! il y a une société canadienne dont je ne dirais pas son nom qui a à sa tête le fils de Kadhafi qui ont fait des affaires scandaleuses en Libye avec pots de vin énorme ,pour la construction de l'Aéroport de Bengazi (par exemple ) ou aucun avion ne peut se poser, fait avec une main d'œuvre Philippines et de Tunisiens sans aucune compétence.
    Alors un peu de respect svp ,ne jamais mordre la main qui vous nourris !