Pour sortir les Grecs de la crise

Une femme brandit le drapeau grec lors d’une manifestation contre les mesures d’austérité du gouvernement tenue hier en face du parlement, à Athènes.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Louisa Gouliamaki Une femme brandit le drapeau grec lors d’une manifestation contre les mesures d’austérité du gouvernement tenue hier en face du parlement, à Athènes.

Les ministres des Finances des pays de la zone euro se réunissent aujourd'hui à Bruxelles pour aider la Grèce à éviter la faillite. En jeu: une aide supplémentaire de 130 milliards d'euros. La condition: que le plan d'austérité concocté par les autorités grecques soit jugé suffisant par les créanciers internationaux que sont l'Union européenne, le FMI et la Banque centrale européenne. Cette voie de sortie à la crise, l'ex-ministre de l'Économie argentin ne la voit pas d'un bon oeil.

Buenos Aires — L'ancien ministre de l'Économie argentin, Roberto Lavagna, 69 ans, est le principal artisan du redressement de l'Argentine engluée dans une terrible crise économique, il y a dix ans. Lorsqu'il prend ses fonctions, en avril 2002, le peso vient d'être dévalué de 70 %, le pays est en cessation de paiement, la dette privée s'élève à plus de 72 milliards d'euros, l'inflation annuelle flirte avec les 125 % par an, le chômage explose, les petits épargnants sont ruinés et les troubles sociaux ont déjà fait plus de 30 morts dans le pays. Cet ancien ambassadeur auprès de l'Union européenne décide immédiatement de se passer de «l'aide» du Fonds monétaire international (FMI) et des marchés financiers. Quelques pistes à suivre pour la Grèce.

Quelles sont les grandes similitudes entre la crise argentine de 2001-2002 et la crise grecque?


Sur le plan économique, tout est semblable. L'Argentine avait établi une parité fixe entre le peso et le dollar, la Grèce est ficelée à l'euro, perdant ainsi le contrôle de sa monnaie. Un taux de change fixe associant des pays à forte productivité et d'autres dont la compétitivité est beaucoup plus faible ne peut qu'engendrer une crise. La Grèce est déjà dans sa quatrième année de récession, l'Argentine l'était également. Le déficit fiscal, le déficit des comptes courants, la chute vertigineuse du PIB, l'endettement, l'explosion du chômage... toutes les grandes données macroéconomiques sont similaires. En revanche, la situation sociale de la Grèce est bien meilleure que celle de l'Argentine à l'époque. Sur le plan institutionnel, l'Argentine était par ailleurs un pays isolé, alors que la Grèce fait partie de l'ensemble économique le plus puissant du monde.

Comment avez-vous tiré l'Argentine du chaos?

Dès mon entrée en fonction, en avril 2002, j'ai décidé de changer radicalement notre manière de penser la sortie de crise. Le mois suivant, j'étais à Washington pour rencontrer les dirigeants du Fonds monétaire international et leur expliquer que nos rapports allaient s'en ressentir. Depuis le début du marasme économique, en 1998, nous avions déjà eu deux programmes du Fonds pour un total de 51 milliards d'euros. Les deux ont été des échecs retentissants et certaines voix s'élevaient pour demander une troisième tournée de quelque 17 milliards supplémentaires.

Je n'ai pas voulu suivre cette voie et j'ai expliqué au Fonds que nous ne voulions plus de prêt et que nous sortirions seuls de la crise. La seule chose que j'ai demandée était un roll over partiel de toutes les échéances. Je me suis également engagé à payer les intérêts de la dette et une partie du capital. Mais pas tout et pas tout de suite. Cette position était tout simplement impensable pour le FMI, car nous affichions notre volonté de fixer nous-mêmes notre propre politique économique. J'ai dû leur expliquer trois fois de suite ma position avant qu'ils finissent par comprendre. À partir de là, nous avons arrêté de soutenir financièrement les banques alors que le FMI nous l'imposait, exigeant même que nous privatisions la Banque de la Nation. Mais comme nous étions sortis du jeu, le Fonds n'avait plus de moyen de pression sur l'Argentine!

Vous avez donc oeuvré contre le FMI et vos principaux créanciers?

Le sorties de crise se font en dehors des chemins tracés par le FMI. Cette institution propose toujours le même type de contrat d'ajustement fiscal qui consiste à diminuer l'argent qu'on donne aux gens — les salaires, les pensions, les aides publiques, mais également les grands travaux publics qui génèrent de l'emploi — pour consacrer l'argent économisé à payer les créanciers. C'est absurde. Après 4 ans de crise, on ne peut pas continuer à prélever l'argent aux mêmes. Or c'est exactement ce qu'on veut imposer à la Grèce! Tout diminuer pour donner aux banques. Le FMI s'est transformé en une institution chargée de protéger les seuls intérêts financiers. Quand on est dans une situation désespérée, comme l'était l'Argentine en 2001, il faut savoir changer la donne.

Selon vous, les plans d'austérité et de rigueur ne sont pas nécessaires, mais c'est pourtant ce qu'on impose à la Grèce...

À tort, car l'argent prêté risque de ne jamais être remboursé et le déficit fiscal grec est plus élevé aujourd'hui qu'avant la première injection d'argent frais. Ce sont les mêmes éternelles erreurs. C'est le secteur financier qui impose sa manière de voir les choses au monde entier. On préfère sauver les banques plutôt que les gens qui ont des crédits immobiliers à rembourser. La première chose qu'on a faite, nous, c'est de rallonger les échéances pour les propriétaires endettés. Les fonctionnaires du FMI nous ont alors dit que nous violions les règles essentielles du capitalisme! Ils oubliaient simplement que des gens ruinés ne consomment plus, ce qui obère une relance par la croissance.

Au lieu de payer les banques, la Grèce devrait investir dans l'éducation, les sciences et la technologie, financer des infrastructures et récupérer ainsi une certaine productivité, ne serait-ce que dans les secteurs des services ou du tourisme.

Vous devez avoir beaucoup d'ennemis chez les banquiers...


Ils me détestent! Ce qui ne les a pas empêchés de frapper à notre porte pour nous prêter de l'argent 48 heures exactement après que nous avons terminé la restructuration de notre dette en 2005! Or j'ai refusé ces offres intéressées en leur répondant que nous ne reviendrons pas sur le marché financier avant 2014, car nous n'en avons plus besoin. Pourquoi 2014? Simplement parce qu'à cette époque, la dette sera seulement de 30 % du PIB, la moitié des critères européens de Maastricht! Je pense qu'un pays comme l'Argentine ne doit pas être tout le temps présent sur le marché financier. C'est un risque beaucoup trop grand d'augmenter à nouveau la dette. Le problème, c'est que ce sont les banquiers eux-mêmes qui estiment qu'il est positif pour l'image d'un pays d'emprunter à l'international. Il est clair que si je vendais des tomates, je trouverais très bien qu'on en mange! Eux, ils vendent de l'argent.
6 commentaires
  • Raymond Lutz - Inscrit 20 février 2012 06 h 39

    Titre édenté

    Dans Libé, ils ont titré «Nous avons sauvé les gens plutôt que les banques». Plus près de la réalité de la prédation du FMI, Moins culpabilisant: les grecs ne sont pas dans une crise comme on s'embourbe dans un marais. C'est le capitalisme financier qui est en crise, pas les peuples.

  • Sylvain Auclair - Abonné 20 février 2012 09 h 36

    Mais pour cela

    il faudrait que la Grèce sorte de l'euro. Ce qui serait bien coûteux, complexe et symbolique que de simplement abandonner un taux de change fixe.

  • Alain Deloin - Inscrit 20 février 2012 11 h 13

    oui M. Auclair

    "Mais pour cela il faudrait que la Grèce sorte de l'euro".

    Ils vont sauver l'euro jusqu'au dernier Grec vivant. Les plans de sauvetage successifs ne vont rien regler au probleme de competitivite de l'economie grecque, qui ne peut retrouver des couleurs avec un euro fort.
    Le probleme de la dette sera sans doute pire dans 6 mois et encore pire l'annee prochaine.

  • Sylvain Auclair - Abonné 20 février 2012 11 h 35

    Question symbolique

    L'euro est un des symboles de l'Europe unie. Sortir de l'euro, ça voudrait dire, pour chaque Grec, à chaque fois qu'il regarde le contenu de son portefeuille et à chaque fois qu'il voit un prix affiché, que la Grèce ne fait d'une certaine manière plus partie de l'Europe. Et, à chaque fois qu'il ira dans la vraie Europe et qu'il verra un billet libellé en euros, il verra bientôt qu'on n'y écrit plus EYPO, soit euro en grec.

    Et j'aimerais qu'on m'explique: en quoi la question de l'euro partagée par plusieurs pays aux économies différentes est-elle si différente du dollar canadien partagé par l'Ontario, l'Albert et Terre-Neuve, provinces aux économies différentes mais qui empruntent toutes sur le marché international?

  • Alain Deloin - Inscrit 20 février 2012 13 h 34

    Question symbolique, réponse incisive

    "en quoi la question de l'euro partagée par plusieurs pays aux économies différentes est-elle si différente du dollar canadien partagé par l'Ontario, l'Albert et Terre-Neuve,"


    Très bonne question, la réponse est fort simple. Ces provinces ont effectivement des compétitivités très différentes, plutôt que Terre Neuve j’aurais cité l’Ile du Prince Edouard ou le Nouveau Brunswick qui sont des cas extrêmes.

    Il y'a au Canada (1) un budget fédéral conséquent (2) un processus de transfert du Fédéral des provinces les plus riches vers les provinces les moins riches.
    Rien de tel en zone euro. L’Allemagne n’en voulait pas à l’origine. Alors même qu’un processus similaire existe entre les Lander (l’Allemagne est une fédération). C’est un débat qui agite encore le camp des euro-convaincus qui voudraient aller vers plus d’intégration, comprendre vers une fédération européenne. C’est une bonne solution mais c’est trop tard.

    Par manque d’intégration, l’euro a provoqué une divergence des économies de la zone. L’argent facile dont ont bénéficié les Grecs, les Espagnols, … pendant 10 ans a été mal investi: infrastructures, immobilier, … au lieu de créer un tissu industriel performant. L’ensemble est à ce point hétérogène et endetté qu’il est au bord de la rupture.

    Un autre aspect souvent cité tient à la mobilité des « travailleurs » : il y’a une langue en Allemagne, aux Etats Unis, une et demi au Canada, où l’on voit que la mobilité interprovinciale est importante suivant les crises et booms économiques. Le phénomène est plus limité en zone euro.