France - Les profs d'histoire en colère contre Sarkozy

Paris — L'affaire serait difficile à imaginer au Québec, où il n'existe pas le moindre enseignement obligatoire de l'histoire au cégep. Mais, en France, l'histoire est une matière imposée de la première année du primaire à la dernière du lycée. Du moins cela était il vrai jusqu'à tout récemment puisque le ministère de l'Éducation nationale vient de rendre cet enseignement optionnel pour les élèves de la concentration scientifique de cette dernière année. Ce qui équivaut chez nous à la dernière année du cégep.

La décision a été critiquée par les syndicats d'enseignants, qui ont fait grève cette semaine pour dénoncer, entre autres, cette réforme. En pleine campagne présidentielle, les professeurs d'histoire ont décidé de se rappeler à la mémoire des candidats. Ils ont d'ailleurs obtenu le soutien entier du candidat centriste François Bayrou, lui-même historien. La semaine dernière, quelques centaines de professeurs d'histoire s'étaient réunis à Paris dans le cadre des États généraux de l'histoire-géographie afin de s'opposer à la disparition d'un enseignement jugé essentiel. Même si la situation est radicalement différente en France, il n'y a donc pas qu'au Québec que les professeurs critiquent les programmes d'histoire.

«L'enseignement obligatoire de l'histoire chaque année jusqu'à l'université est une tradition française unique en Europe à laquelle nous tenons mordicus», dit l'historien Jacques Portes, de l'université Paris-VIII et coprésident de l'Association des professeurs d'histoire géographie (APHG).

Cette réforme introduite par le ministre Luc Chastel devait s'accompagner d'un rééquilibrage des concentrations afin que plus d'étudiants choisissent les filières littéraire et sciences humaines (où l'histoire demeure obligatoire). Mais ce rééquilibrage n'est jamais venu, dit Portes. «C'est donc la moitié des élèves de terminale qui seront dorénavant privés d'histoire.»

L'inquiétude des professeurs français paraîtra surréaliste à leurs homologues du Québec, où même les élèves de 5e secondaire n'ont pas droit à un véritable cours d'histoire, reconnaît l'historien, qui connaît bien le Québec où il vient régulièrement. Mais les professeurs estiment que l'enseignement de l'histoire chaque année est indissociable d'une éducation de qualité, dit-il.

Des thèmes fourre-tout

Les États généraux réunis à Paris se sont aussi inquiétés de la disparition de l'enseignement chronologique en seconde année de lycée au profit d'un enseignement thématique, semblable à celui qui se pratique au Québec dès le secondaire. Cela donne des regroupements fourre-tout comme «Les guerres au XXe siècle», dans lequel on trouve aussi bien la guerre de 14-18 que la guerre froide et celle du Kosovo, dit Portes.

«Notre métier nous a appris à replacer chaque événement, chaque fait, dans son contexte chronologique qui, seul, peut donner sens, compréhension et signification à l'histoire que nous enseignons», écrivait aussi Michel Barbe, vice-président (honoraire) de la Régionale de l'APHG d'Aix-Marseille. «C'est cette méthode scientifique que le pouvoir politique disloque et vise à effacer de nos tableaux.»

Pour Jacques Portes, l'étude thématique peut être justifiée, mais seulement si les élèves ont d'abord acquis de solides connaissances chronologiques. Dans une entrevue du site Atlantico, l'historien Jean Sévillia expliquait ainsi l'inquiétude des professeurs français: «Des élèves qui ont — par définition — tout à apprendre, n'ont pas les moyens documentaires ou intellectuels de maîtriser les connaissances suffisantes pour jouer à cet exercice qui peut être utile pour des agrégés d'histoire mais qui n'a aucun sens pour des élèves.»

Sévillia donne l'exemple de la Première Guerre mondiale qui, faute d'être resituée dans le contexte des guerres qui l'ont précédée et du sens du devoir qui animait alors les soldats, devient incompréhensible. «Prêter aux combattants de 14-18 une mentalité d'aujourd'hui ne permet pas de comprendre pourquoi ces hommes ont fait cette guerre pendant quatre ans dans des conditions atroces.» C'est alors que l'histoire sombre dans ce qu'il appelle l'«historiquement correct», titre de l'un de ses livres.

Des programmes à la mode

Les professeurs comptent sur la campagne présidentielle pour faire annuler la décision du ministre. La semaine dernière, le candidat centriste François Bayrou s'est présenté aux États généraux sans même avoir été invité. Lui-même agrégé de lettres classiques, cet ancien ministre de l'Éducation est aussi l'auteur d'une biographie d'Henri IV qui s'est vendue à 300 000 exemplaires.

Comme au Québec, la réflexion des professeurs d'histoire les conduit à s'interroger sur la présence exagérée, disent-ils, que prennent les questions d'actualité et les recherches plus récentes dans les programmes scolaires. Ils donnent l'exemple du «développement durable» qui semble devenu un leitmotiv du programme de géographie de 5e (2e secondaire). Une insistance dans laquelle ils perçoivent une «dérive idéologique».

Dans un des «cahiers de doléances» rédigés en préparation des États généraux, plusieurs enseignants de la région parisienne formulaient ainsi leur inquiétude. «Si les programmes ne sont plus qu'un reflet des découvertes récentes et des dernières pistes de recherche, et parfois aussi les dernières modes, ils ne pourront apporter aux élèves qu'un vernis, et les amener à reproduire des démarches ou des raisonnements qu'ils n'auront pu intégrer, et qu'ils n'auront pu s'approprier.»

Alors que l'éducation est un thème de campagne important pour tous les partis, les candidats n'ont probablement pas fini d'entendre parler des professeurs d'histoire.

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Correspondant du Devoir à Paris
5 commentaires
  • Notsag - Inscrit 4 février 2012 14 h 55

    Au Québec, l'enseignement de l'histoire est considéré subversif

    Un québécois qui connaîtrait son histoire pourrait se transformer en dangereux séparatiste.

    Donc, pour contrer ce mouvement, il faut imposer l'ignorance.

  • stephane dupras - Inscrit 4 février 2012 18 h 08

    histoire ou propagande ?

    Sans discrimination l'enseignement de l'histoire n'est que lavage de cerveau. On ne peut raisonnablement commencer un tel enseignement avant l'adolescence.

    Je suis également d'accord avec notsag.

  • ClimateCrisis - Inscrit 5 février 2012 00 h 19

    serieux M.Dupras ?

    au Quebec, toutes les erreurs se repetent perpetuelllement par un manque de connaissance ulterieurs......

    savoir l histoire ( ou ecouter l experience de ses parents..) aiderait beaucoup de choses au Quebec a mon avis.

  • Christian PHILIPPE - Inscrit 5 février 2012 15 h 23

    DES DEMAINS SANS DES HIERS?

    "...Les valeurs d’un peuple sont les pierres des gués traversés par lui dans le courant de l’Histoire du monde qui coule irrémédiable.
    On les passe en équilibre comme on peut puis on les laisse une à une derrière soi. Chaque Peuple sait ainsi évaluer, des pierres qu’il vient de passer, celles encore glissantes, incertaines au devant dans le fleuve de tous.
    Son instinct profond, sa nature, sa vie future, naissent alors de s’être plus ou moins mouillé le cul ....! "
    Des demains sans hiers, insensé! Pas étonnant que le monde d'aujourd'hui ne soit qu'une fuite en avant!
    Le Québec, lui, a ses 2 pieds joints sur une pierre de l'Histoire. Il attend que l'eau inondant sa terre baisse un peu pour passer sans ôter son pantalon et rester le cul bien sec!
    Il n'y a pas un fait d'aujourd'hui qui ne tienne du passé!

  • Pierre-E. Paradis - Inscrit 5 février 2012 17 h 14

    La dénationalisation fait son chemin

    Eh oui, même en France la dénationalisation fait son chemin.

    Remplacer le sentiment d'appartenance à une collectivité par des considérations utilitaristes, c'est le mot d'ordre à la grandeur de la planète.

    Ne sommes-nous tous pas voués à devenir de parfaits esclaves vaccinés, porteurs de bracelets électroniques et de monnaie virtuelle, travaillant à enrichir le 1% – les détenteurs de nos « intérêts » ?