Réinventer la ville - Paris reconquiert ses berges

Depuis 2002, avec Paris Plages, les quais se donnent des allures de station balnéaire pendant un mois de l’été. <br />
Photo: Agence Reuters Jean-Paul Pelissier Depuis 2002, avec Paris Plages, les quais se donnent des allures de station balnéaire pendant un mois de l’été.

Construites dans les années 70, les voies rapides qui longent la Seine seront bientôt un souvenir. Pour le plus grand plaisir des piétons et des cyclistes. Il faut plus que du béton et de l'asphalte pour développer une rue, un quartier, une ville à échelle humaine. Le Devoir poursuit sa série sur les exemples à suivre et les erreurs à ne pas répéter. Aujourd'hui: Paris rend ses quais aux piétons et aux cyclistes.

Paris — «Sous le pont Mirabeau coule la Seine et nos amours», dit le poète. Il y a pourtant longtemps que cette image bucolique des berges de la Seine n'a plus cours à Paris. Plus précisément depuis la fin des années 1960, alors que le président Georges Pompidou avait décidé d'y construire deux grandes voies rapides. Si les amoureux arpentent toujours les quais de la capitale, ils doivent les partager avec plusieurs dizaines de milliers de voitures qui empruntent chaque jour deux autoroutes urbaines. Même si ces voies se transforment parfois en boulevards urbains, les Parisiens se voient ainsi privés de leur fleuve sur plusieurs kilomètres.

Cela fait donc au moins vingt ans que certains rêvent de rendre les quais aux flâneurs, aux familles et aux amoureux. Ce sera chose faite dès l'été 2012.

Entre le quai Voltaire, près du musée d'Orsay, et le quai Branly, près de la tour Eiffel, la voie express de la rive gauche qui file vers l'ouest sur 2,5 kilomètres disparaîtra complètement. Sur la rive droite, la voie Georges-Pompidou sera quant à elle transformée en boulevard urbain avec de nombreux feux de circulation afin de limiter la vitesse des automobiles. Sur les deux rives seront aménagés des promenades, des cafés, des jardins, des guinguettes et des terrains de volley-ball. Des piscines seront ouvertes l'été, et des patinoires l'hiver.

Plusieurs activités, comme des jeux d'enfants, seront organisées sur des berges. On a même songé à une boîte de nuit dans le soubassement du pont Alexandre III. Ces aménagements s'étendront au-delà des arrondissements centraux jusqu'à la gare d'Austerlitz.

Pour l'essentiel, il s'agit d'équipements légers qui ne coûtent pas cher et qui pourront être installés d'ici l'été 2012. Pas question de fermer les quais pendant trois ans. La plupart des aménagements pourront être faits en deux mois à peine, a annoncé la mairie de Paris.

«Les quais ont été conçus dans les années 1970, comme une autoroute. Nous voulons y remettre de la vie», a déclaré l'adjointe du maire responsable de l'urbanisme, Anne Hidalgo. L'investissement est tout de même de l'ordre de 55 millions de dollars.

La Ville de Paris est confortée dans son action par les sondages qui révèlent que 71 % des Parisiens sont d'accord avec cette nouvelle limitation du transport automobile dans la capitale. Avec la réfection du Forum des Halles, le réaménagement des voies sur berges est devenu le projet phare du second mandat du maire de Paris, Bertrand Delanoë. Le maire socialiste se targue même d'avoir convaincu une petite majorité des électeurs de droite. Par contre, 57 % des automobilistes sont toujours radicalement opposés au projet.

«Ça va gueuler»

Il n'a pourtant pas été simple de convaincre les Parisiens. Les premières tentatives de rendre les berges aux piétons remontent aux années 1990 alors que les voies rapides ont commencé à être fermées les dimanches, entre 9h et 17h, afin d'y permettre la circulation des piétons, des patineurs et des cyclistes.

Progressivement, les Parisiens ont donc pris l'habitude de traverser la capitale à pied en longeant les rives de la Seine. Depuis 2002, avec Paris Plages, les quais se donnent des allures de station balnéaire pendant un mois de l'été. Ces initiatives ont finalement convaincu les Parisiens de se réapproprier leur fleuve en permanence.

Conscient de la colère des automobilistes, le maire de Paris avait prévenu: «Je vous annonce que ça va gueuler!» L'opposition municipale, de droite, et la préfecture, qui relève de la présidence, ont vu dans ce projet une manifestation supplémentaire de la guerre sans merci contre l'automobile qu'a déclenchée Bertrand Delanoë depuis sa première élection en mars 2001. L'aménagement des voies sur berges succède en effet à la création de dizaines de voies réservées au transport en commun et aux vélos, à la mise en service du Vélib' (le Bixi parisien) et à l'élargissement de centaines de trottoirs et de places publiques dans tous les quartiers de la capitale.

Selon la mairie, la fermeture des voies rapides ne devrait pas augmenter la circulation sur les autres grands axes de plus de 5 à 10 %. Mais c'est déjà beaucoup trop, dit l'opposition, pour une ville que plusieurs études considèrent comme la plus congestionnée d'Europe. Les chiffres de la mairie sont d'ailleurs contestés par l'opposition qui craint «l'asphyxie» de la capitale.

Pour limiter les dégâts, la mairie ajoutera une voie de circulation sur le boulevard urbain qui longe la rive gauche. Mais, surtout, elle augmentera de 15 000 places par jour la capacité du RER A, le train de banlieue qui dessert la rive droite. Elle doublera aussi le RER C qui longe toute la rive gauche.

L'opposition a de plus déploré l'absence de concours international pour réaménager ce site protégé par l'UNESCO. Des élus municipaux ont enfin accusé le maire de ne se soucier que des privilégiés qui habitent le centre de la ville. Ce qui a forcé l'administration à planifier des aménagements sur toute la longueur de la Seine.

Mais ces critiques ont vite fait long feu. La popularité du projet est telle que trois jeunes élus UMP ont préféré ne pas prendre part au vote du conseil municipal tant ils trouvaient «ringard» le contre-projet de la droite qui faisait la part belle aux voitures. Il faut dire que les immatriculations ont baissé de 20 % en dix ans dans la grande région parisienne. S'il n'est pas en voie d'extinction, l'automobiliste est tout de même une race en forte diminution à Paris. Pour le plus grand plaisir des piétons et des cyclistes.

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Correspondant du Devoir à Paris
7 commentaires
  • AMeloche - Inscrit 15 août 2011 05 h 26

    Paris-plage...

    Lisez Philippe Murray (Moderne contre moderne) et ça vous calmera face à cette monstruosité qu'est Paris-plage. Quand Festivus Festivus fait flèche de tout bois...
    André Meloche

  • Raymond Nepveu - Inscrit 15 août 2011 05 h 45

    PARIS S'INSPIRE-T-ELLE DE NOTRE ÉCHANGEUR ?

    On croirait rêver en lisant que «sur les deux rives seront aménagés des promenades, des cafés, des jardins, des guinguettes et des terrains de volley-ball, des piscines l'été, et des patinoires l'hiver, des jeux d'enfants organisés sur les berges et une boîte de nuit dans le soubassement du pont Alexandre III (sic!)»...Paris s'est-elle inspirée de la présentation du futur échangeur Turcot, que l'on a vu sur le site du MTQ et dont ses concepteurs nous promettent que «ce sera vraiment plus qu'un échangeur? Une enquête s'impose, car il y a ici, une plus que curieuse coïncidence.

  • SUE MURPHY - Inscrite 15 août 2011 08 h 52

    LAVER AVANT DE RÉINVENTER

    C'est beau de réinventer la ville de Paris, mais je vient tout juste de revenir d'un séjour de 5 jours en août 2011 et ai constaté que Paris est sale comme çà se peut pas, sent le pipi partout et a besoin d'un grand ménage de printemps depuis des lustres....j'y suis allé souvent mais cette fois-ci j'ai remarqué un laissé allé très évident et en ce qui a trait à la plage, je trouve que c'est ringuard et pas trop intéressant une fausse plage où on ne peut pas se baigner, ai trouvé de concept pas mal Elvis Gratton....C'est évidemment une ville magnifique à découvrir pour ses parcs, musées, architecture, gastronomie, sorties, promenades mais......sale! sale! sale! M'a fait pensé à un voyage que j'avais fait
    à New York il y a longtemps (plus de 20 ans) mais maintenant New York est propre et sécuritaire. Faites le ménage à Paris çà presse! Et en ce qui a trait aux périphériques super routes et bonnes idées de redonner aux piétons leurs belles rives mais propres seraient mieux. J'ose espérer qu'il feront un grand ménage en même temps ;)

  • Bernard Terreault - Abonné 15 août 2011 09 h 37

    C'était aberrant

    J'ai vécu trois ans à Paris (il y a des décennies), et n'avaisi jamais compris comment on avait pu y confisquer les berges de la Seine, tant chantée pâr les chansonniers et les poètes, pour en faire une petite autoroute qui n'allégeait que faiblement la circulation autour. Dans une ville aussi gigantesque où la Seine était à peu près la seule attraction naturelle (ce n'est pas la butte Montmartre qui pourrait passer pour une montagne). Dans une ville où il y a déjà tant de larges boulevards et où il y une station de métro à moins de cinq minutes de marche dans TOUS les quartiers.

  • Marc Donati - Abonné 15 août 2011 11 h 16

    Montréal et le fleuve

    Montréal devrait s'inspirer de Paris pour ce genre d'initiatives. Il y a très peu d'accès au fleuve dans la métropole du Québec. À l'est du pont Jacques-Cartier, les rives ne servent pratiquement plus à rien, sinon à laisser rouiller de vieux entrepôts désafectés. De vieux silos de mélasse y sont laissés à l'abandon depuis plus de 60 ans. Les terrains sont innocupés. On y fait attendre les bateaux en attente de ''stationnement'', ce qui donne l'impression qu'il s'y déroule encore une quelconque activité portuaire. Rien de plus faux, les berges sont en réalité laissées à l'abandon.
    Il faudrait rétablir des liens piétonniers entre le Saint-Laurent et les quartiers de l'est. Malheureusement, ici, on a plutôt tendance à penser de la façon contraire: on pense faire de Notre-Dame un boulevard urbain, autrement dit, une autoroute en plein coeur de la ville qui servira de lien entre la 720 et la 25.