La Norvège confrontée à la haine

Des jeunes filles ont déposé des fleurs hier en face de l’île Utoeya, où un tireur déguisé en policier a ouvert le feu vendredi sur les participants de l’université d’été du Parti travailliste norvégien.
Photo: Fabrizio Bensch Des jeunes filles ont déposé des fleurs hier en face de l’île Utoeya, où un tireur déguisé en policier a ouvert le feu vendredi sur les participants de l’université d’été du Parti travailliste norvégien.

La Norvège a rendu hier un vibrant hommage aux 93 victimes de l'attentat à la bombe d'Oslo et de la tuerie sur l'île d'Utoeya, dont le principal suspect, Anders Behring Breivik, a endossé la responsabilité en les qualifiant de «cruels», mais de non moins «nécessaires».

«Il vaut mieux tuer trop que pas assez», écrivait Anders Behring Breivik avant d'arracher la vie à 93 personnes, dont 86 jeunes sympathiques aux idées d'une formation politique qu'il exècre. Les projecteurs seront aujourd'hui braqués sur l'auteur de l'attaque la plus grave subie depuis la Seconde Guerre mondiale en Norvège, qui comparaîtra devant la justice. Hier, les projecteurs illuminaient les 86 victimes de l'île d'Utoeya, ainsi les 7 victimes de l'explosion des immeubles du centre-ville d'Oslo, alors que plusieurs voix s'élevaient contre les services de renseignements qui, selon eux, occultaient la menace de l'extrémisme de droite.

Le roi Harald V, la reine Sonja et le premier ministre Jens Stoltenberg, notammen0t, ont pris part à une cérémonie dans la cathédrale d'Oslo, ne dissimulant pas leurs larmes. Les abords de l'église étaient protégés par des soldats armés, ce qui n'a toutefois pas empêché des centaines de personnes de déposer des gerbes de fleurs et d'allumer des cierges sur le parvis.

«C'est une tragédie nationale», a déclaré le chef du gouvernement, qui connaissait personnellement plusieurs des personnes assassinées vendredi.

Anders Behring Breivik, un Norvégien «pure laine», a reconnu être l'auteur des deux attentats, qu'il a justifiés par sa détermination à faire obstacle à la diffusion de l'islam. «Il a reconnu les faits, mais pas leur caractère criminel», a indiqué le chef de la police d'Oslo, Sveinung Sponheim.

L'avocat de l'homme âgé de 32 ans, Geir Lippestad, a fait savoir que son client souhaitait s'expliquer devant la justice lors d'une audience prévue aujourd'hui afin de décider de son maintien en détention. «Il a dit être convaincu que ses actes étaient cruels, mais que dans sa tête, ils étaient nécessaires», a-t-il déclaré.

Anders Behring Breivik a avoué être l'auteur du massacre d'au moins 86 personnes, essentiellement des jeunes gens rassemblés pour un camp d'été des jeunes travaillistes, sur l'île d'Utoeya au nord d'Oslo. Il est également inculpé pour l'attentat à la bombe dans le quartier des ministères, qui a fait, lui, sept morts. Le bilan des victimes pourrait s'alourdir, puisque cinq à six personnes sont toujours portées disparues et 97 autres blessées.

Ces attaques ont été méticuleusement préparées, selon les premiers éléments de l'enquête. Outre l'achat pour sa ferme biologique, au mois de mai, de six tonnes d'engrais qui pourraient lui avoir servi à fabriquer des explosifs artisanaux, Anders Behring Breivik a mis en ligne sur Internet, quelques heures avant de passer à l'acte, un manifeste de 1500 pages, dans lequel il s'évertue à justifier les attentats qu'il s'apprêtait à commettre.

Anders Behring Breivik, qui a été présenté par la police comme un fondamentaliste chrétien, précise dans ce texte enflammé, coiffé du titre «2083: une déclaration européenne d'indépendance», que le carnage à Utoeya devait attirer l'attention sur ses écrits. «Une fois que vous décidez de frapper, il vaut mieux tuer trop que pas assez, ou vous risquez de réduire l'impact idéologique désiré de cette frappe», a-t-il écrit.

Il y dénonce aussi «la colonisation islamique et l'islamisation de l'Europe occidentale» et fustige «la montée d'un multiculturalisme/marxisme culturel» en Europe.

Dans le livre, le camp d'été des jeunes du Parti travailliste norvégien fait l'objet d'une allusion directe: il y décrit comment s'infiltrer dans son université d'été et assassiner son dirigeant.

L'extrémisme chrétien occulté?

Les services de renseignements et de sécurité norvégiens, comme d'autres dans le nord de l'Europe, on-ils été obnubilés par la menace islamiste, négligeant notamment l'extrémisme chrétien? s'interrogeaient plusieurs Norvégiens en marge des cérémonies organisées en mémoire des victimes.

Dès l'explosion de la bombe ravageant les bureaux du chef du gouvernement, vendredi, plusieurs ont soupçonné un acte de vengeance de djihadistes visant la participation des forces armées de Norvège en Afghanistan et en Libye. Mais cette piste islamiste a été écartée en un rien de temps lorsque le principal suspect a été identifié par les forces de l'ordre comme «un Norvégien de souche» puis comme «un fondamentaliste chrétien» avec un fort penchant à droite.

Pour certains, il est un extrémiste chrétien sorti des radars des services de renseignements absorbés par la menace islamiste. Mais, pour d'autres, comme le rédacteur en chef du magazine Expo — de l'observatoire de référence des activités de l'extrême droite en Scandinavie du même nom —, Daniel Poohl, Anders Behring Breivik est l'exemple d'une nouvelle forme de terrorisme qui est nourrie par un rejet de l'islam.

Dans son manifeste diffusé juste avant les attaques d'Oslo et d'Utoeya, Anders Behring Breivik explique que son geste a été d'abord dicté par la haine de l'islam.

«Il y a un mouvement d'extrême droite qui est important en Scandinavie, et pourtant, tout de suite, on a pensé aux islamistes», fait remarquer Pierre-Alain Clément, qui est chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

«Quand la menace vient de l'extérieur, on pense tout de suite à la lier à la religion, mais là, venant d'un chrétien intégriste, on va dire que c'est un fou qui n'a rien à voir avec la chrétienté, etc. Aucun service de sécurité ne va commencer à faire du profilage racial sur les grands blonds aux yeux bleus», affirme le doctorant à l'UQAM.

Pour Robert Örell, dirigeant de la fondation suédoise Exit — vouée à porter main-forte à ceux qui veulent claquer la porte de groupes nationalistes, racistes ou néo-nazis —, les mouvements norvégiens d'extrême droite ne sont pas aussi organisés ou importants que les suédois, «qui ont une plus grande capacité de violence».

Dans un rapport publié au début de l'année, les services de sécurité norvégiens assurent que «l'extrême droite, comme l'extrême gauche, ne présenteront pas de menace sérieuse pour la société norvégienne en 2011» et que c'est l'extrémisme islamiste qui, «avant-tout», constitue «une menace directe» cette année.

Les attentats djihadistes en Europe sont «extrêmement rares», même si les souvenirs de ceux de Madrid (mars 2004) et de Londres (juillet 2005) — qui ont coûté la vie à quelque 250 personnes et qui ont bouleversé celle de milliers d'autres —, hantent encore aujourd'hui, ajoute Pierre-Alain Clément. «Il y a une incapacité à penser le terrorisme de manière objective», estime-t-il, montrant du doigt certains textes journalistiques refusant de qualifier Anders Behring Breivik de terroriste, assimilant «terrorisme» et «violence venant des musulmans».

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D'après l'Agence France-Presse

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