Arrestation de Ratko Mladic - La Serbie a attendu le dernier moment

Ratko Mladic a été arrêté jeudi 26 mai après seize ans de cavale. En 2006, le journaliste Jacques Massey analysait, dans son livre Nos chers criminels de guerre, l'attitude ambiguë des autorités serbes sur le cas du chef militaire. Pour LeMonde.fr, il détaille les protections dont Mladic bénéficiait depuis 1995.

Après la signature des accords de Dayton, le 14 décembre 1995, Ratko Mladic vit en République serbe de Bosnie, où se trouvent des troupes de l'OTAN. Pourquoi n'est-il pas arrêté?

Ratko Mladic est contre les accords de Dayton, qui lui sont imposés. Il sent qu'après le massacre de Srebrenica, le pire pèse sur lui. Il a déjà été inculpé une première fois par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). C'est ce qui fait qu'entre le massacre, en juillet 1995, et la conclusion des accords, il fait déterrer tous les cadavres de Srebrenica, enterrés dans quatre ou cinq charniers. Les corps sont ensuite dispersés dans une centaine de nouveaux charniers, plus petits, tout autour de la zone d'exercice de la brigade serbe à l'origine du massacre. Mladic est dans cet état d'esprit à l'époque. Ce qui fait que lorsque les pilotes français qu'il détient sont libérés fin 1995, il cherche à s'assurer une respectabilité en serrant la main du chef d'état-major français, le général Douin. Une respectabilité dont il croit pouvoir profiter pour conserver son impunité après 1995.

Entre 1996 et 1997, il bénéficie de cette tolérance. Il vit à Han Pijesak, un complexe militaire totalement imprenable, à quarante kilomètres de Saravejo, en République serbe de Bosnie. D'une certaine manière, c'est lui qui est le garant du respect des accords de Dayton en République serbe de Bosnie et du fait que les unités militaires serbes n'ouvrent pas le feu dès qu'elles voient un convoi de l'OTAN. Pour toutes ces raisons, Mladic n'est pas une cible, tout comme les autres criminels de guerre. À cette époque-là, c'est lui qui se protège lui-même, du fait de son statut.


Il quitte la Bosnie serbe à la fin des années 1990 pour se rendre en Serbie. Qu'est-ce qui motive ce déplacement?


À partir de 1998, les principales nations de l'OTAN qui sont en Bosnie serbe s'aperçoivent que le maintien au pouvoir des criminels de guerre recherchés n'est plus un facteur d'apaisement mais, au contraire, un facteur de tensions qui bloque l'application des accords. Ils vont commencer à les poursuivre. À ce moment-là, Mladic prend le large. On retrouve sa trace à Belgrade. Slobodan Milosevic est toujours au pouvoir et, de fait, Mladic est protégé par l'État, qui lui paye sa retraite. Il est aperçu à quelques reprises, et notamment une fois lors d'un match de football dans le grand stade de Belgrade. Il participe à des cérémonies. Bref, il laisse des traces.


Pourquoi Slobodan Milosevic le protège-t-il?

Il le protège à la fois parce qu'il est considéré comme un héros national et parce que Mladic, c'est le trait d'union entre Milosevic et la République serbe de Bosnie tout au long de cette guerre. Au début de la guerre, il a été nommé par Belgrade à la tête de l'armée bosno-serbe. Pendant le conflit, Ratko Mladic était aux ordres de l'autorité politique de République serbe de Bosnie, c'est-à-dire de Radovan Karadzic, mais également de l'État serbe, dirigé par Milosevic. Donc, en le protégeant, Milosevic se protège.


Slobodan Milosevic est renversé en 2000. De 2001 à 2003, le gouvernement serbe est dirigé par Zoran Djindjic, un dirigeant de l'opposition à Milosevic, qui est assassiné en 2003. Est-ce que cela a un rapport avec la traque de Mladic?


Il n'y a pas de preuve. Mais parmi les diplomates et les services occidentaux, certains pensent que Zoran Djindjic est assassiné au moment où il se prépare à essayer de livrer Mladic et que c'est l'un des facteurs qui a pesé dans l'assassinat. Il avait commencé à évoquer cette arrestation avec ses interlocuteurs occidentaux.

Zoran Djindjic est remplacé par Zoran Zivkovic, qui perd les élections fin 2003. Vojislav Kostunica devient premier ministre. Comment est traité le cas Mladic par le gouvernement Kostunica?


Kostunica, une fois nommé, charge Rade Bulatovic, un survivant de l'ère Milosevic et le futur chef des services secrets serbes (BIA), de coordonner les dossiers de sécurité et l'arrestation de Mladic. En fait, Bulatovic est au four et au moulin: il constitue un groupe chargé de la traque, mais, en même temps, il parraine les structures qui permettent à Ratko Mladic de se cacher. Les choses doivent être sans doute cloisonnées, mais chaque fois que le groupe chargé de l'arrestation avance, les autres sont prévenus de ses avancées. Cela fonctionne de cette manière jusqu'en 2008. Vojislav Kostunica ne veut pas livrer Mladic pour des raisons idéologiques et pragmatiques, parce qu'il a besoin du soutien des nationalistes. Mais en même temps, il essaye de donner le change.

Au cours de sa cavale, Ratko Mladic a-t-il bénéficié de protection étrangère?

À une époque, le bruit a couru qu'il avait été transféré en Russie ou en Biélorussie. Mais cela n'a jamais été prouvé. La vraie complicité des puissances étrangères se situe entre 1995 et 1997. Personne n'avait intérêt à aller le chercher parce qu'à l'époque, c'est un interlocuteur incontournable. C'est la même chose qu'entre Richard Holbrooke, le diplomate américain qui a négocié les accords de Dayton, et Radovan Karadzic. Quand vous négociez avec quelqu'un, vous n'allez pas lui faire la peau dans la minute qui va suivre.

Enfin, si Mladic avait été pris beaucoup plus tôt, c'est un facteur qui aurait pu peser dans la mise en cause de la Serbie dans la guerre de Bosnie, puisqu'il était un officier payé par l'armée serbe. Du coup, cela aurait pu influencer toutes les négociations sur les dommages de guerre. Le fait de ne pas l'arrêter évite de se poser ces questions. Aujourd'hui, elles ont été arbitrées et personne ne reviendra en arrière. Stabiliser la Serbie en lui évitant une dette monstrueuse était un impératif. S'il y a eu une duplicité des puissances étrangères, elle se situe là.


Propos recueillis par Thomas Baïetto