30 ans après son élection à la présidence - Mitterrand canonisé

François Mitterrand peu avant l’élection présidentielle de 1981.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Mitterrand peu avant l’élection présidentielle de 1981.

Paris — «Changer la vie», la phrase de Rimbaud érigée en slogan de la campagne de François Mitterrand en 1981, n'inspire plus vraiment les socialistes. Personne n'imagine aujourd'hui une campagne électorale sur un thème aussi révolutionnaire. Cela n'a pourtant pas empêché la fratrie socialiste de commémorer cette semaine en grande pompe le 30e anniversaire de la victoire de François Mitterrand, le 10 mai 1981. La date de l'élection du premier président de gauche de la Ve République reste en effet gravée dans l'imaginaire de la gauche comme un moment unique qui a prouvé que l'alternance était possible. Mais c'est aussi un événement qui ne s'est encore jamais reproduit.

À un an des élections présidentielles, cette commémoration était à la fois passionnante et périlleuse. Elle permettait de prouver que la victoire de la gauche est toujours possible malgré une traversée du désert de 17 ans. Mais les comparaisons pouvaient être cruelles entre un artiste de la politique qui a dominé deux septennats, et semble aujourd'hui adoubé par les Français, et un Parti socialiste qui n'a toujours pas de candidat.

Serrer les rangs

Cette semaine, les socialistes ont préféré mettre de côté le «devoir d'inventaire» afin de serrer les rangs. La commémoration a donc pris des allures de canonisation. «On ne va pas dupliquer ce qui s'est fait, mais on va s'inspirer de la méthode, de la mobilisation d'un homme qui incarnait vraiment la France et qui est entré à l'Élysée», a déclaré la première secrétaire du parti, Martine Aubry, qui accueillait les visiteurs au siège du parti, rue de Solférino. L'ancien ministre de la Culture Jack Lang était sur toutes les tribunes. Fidèle parmi les fidèles, c'est lui qui avait mis en scène la journée d'investiture du 21 mai au Panthéon. «La nostalgie de Mitterrand, c'est aussi celle des grands projets et des grands desseins dans les domaines culturel, social ou international», dit-il.

L'idée ne viendrait à personne aujourd'hui de remettre en cause des réformes aussi fondamentales que l'abolition de la peine de mort, la décriminalisation de l'homosexualité, la décentralisation administrative, la libéralisation de l'audiovisuel ou la cinquième semaine de vacances payée. L'ancien conseiller Jacques Attali va même jusqu'à défendre les nationalisations de 1981 qui firent chuter le franc et provoquèrent une véritable crise. Car, dit-il, elles auraient sauvé plusieurs entreprises en difficulté. «Au sein du Parti socialiste, plus personne n'a besoin de se poser contre le mitterrandisme pour s'identifier», affirmait Gérard Grunberg, de l'Institut de sciences politiques de Paris, lors d'un des nombreux colloques tenus cette semaine. Bref, à l'heure du combat électoral, le temps n'est pas à la division.

Il fallait frapper à la porte d'un philosophe comme Paul Thibaud pour entendre enfin une critique. Selon l'ancien directeur de la revue Esprit, qui s'exprimait sur France Culture, Mitterrand est arrivé au pouvoir avec un programme totalement archaïque prônant des nationalisations tous azimuts. Le rêve ne dura que deux ans puisque le virage s'opéra dès 1983. Pourtant, dit Thibaud, «la mythologie de la gauche survit à l'échec de la gauche». Depuis l'échec des nationalisations ou de la retraite à 60 ans (récemment reportée), la gauche française est devenue «une gauche de résignation». Pour celle-ci, «ce monde est trop dur pour être laissé à la droite. C'est ça le grand succès du mitterrandisme et je me demande s'il faut s'en réjouir».

À la recherche d'une stratégie...

D'autres, à gauche, cherchent surtout dans la première élection de François Mitterrand une leçon de stratégie. Le 10 mai 1981 avait été précédé de victoires de la gauche aux élections législatives, cantonales et municipales comme en a récemment remporté le Parti socialiste. L'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine veut y voir «une référence où puiser de l'inspiration».

Pourtant, met en garde Jacques Attali, «la gauche n'est pas du tout assurée de l'emporter en 2012. C'est pourquoi le PS ne doit pas tarder à désigner son candidat, lequel devra présenter un vrai programme présidentiel». Selon un sondage Ifop, Dominique Strauss-Kahn serait la personnalité la plus proche de François Mitterrand. Selon un autre, de TNS Sofres, ce serait plutôt François Hollande.

Les mêmes sondages montrent que les Français sont impatients que le président du FMI quitte Washington et fasse acte de candidature. Selon de nombreux observateurs, l'émoi suscité par la publication d'une photo le montrant à côté d'une Porsche appartenant à l'un de ses collaborateurs illustre la vulnérabilité d'un homme qui pourrait vite devenir le représentant de la «gauche friquée». Une image sur laquelle table François Hollande, qui dit circuler en scooter et qui arpente la France profonde depuis des mois. Mardi, il était d'ailleurs à Château-Chinon, la capitale du Morvan dont François Mitterrand était le maire.

Quel programme?


Avec une primaire prévue à l'automne, et qui selon certaines rumeurs pourrait même être reportée, les sympathisants socialistes devront prendre leur mal en patience. En attendant, les stratèges s'interrogent sur l'électorat qu'il faudra conquérir pour l'emporter en mai prochain. La publication simultanée de deux rapports a mis ce débat en lumière. Un premier issu de la fondation Terra Nova (Gauche: quelle majorité électorale pour 2012?) suggère au PS de faire d'abord le plein de voix chez les jeunes, les diplômés et les minorités. Le document dessine une coalition hétéroclite, à la Obama écrit-on, qui serait plus proche des idées du multiculturalisme et moins préoccupée par les questions d'immigration et de la laïcité. Mais cette clientèle aurait le défaut d'être plus volatile, plus portée à l'abstention et beaucoup moins nombreuse que les couches populaires.

Un autre point de vue exprimé dans un livre intitulé L'Équation gagnante suggère justement au PS de repartir à la conquête de ces couches populaires qui avaient donné la victoire à Nicolas Sarkozy en 2007. Couches populaires qui font aussi le succès du Front national de Marine Le Pen, qui risque d'arriver deuxième au premier tour de la présidentielle si l'on en croit les sondages. Dans ce cas, le PS ne devrait pas laisser à ses adversaires le terrain de l'immigration et de la laïcité, deux thèmes qui avaient inspiré la candidature de Ségolène Royal il y a cinq ans.

Seule la désignation d'un candidat à l'automne pourrait trancher le débat. Le temps de réaliser, peut-être, que Mitterrand avait réussi, lui, à courir les deux lièvres à la fois.

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Correspondant du Devoir à Paris

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