«Échec» du multiculturalisme européen - L'islam dans la ligne de mire

Prière dans une rue de Toulouse, le 10 septembre dernier, pour marquer la fin du ramadan.
Photo: Agence France-Presse (photo) Rémy Gabalda Prière dans une rue de Toulouse, le 10 septembre dernier, pour marquer la fin du ramadan.

Paris — L'échec du «multiculturalisme» diagnostiqué par les dirigeants allemand et britannique, puis jeudi par le président français Nicolas Sarkozy, témoigne surtout de leur malaise devant la place de l'islam dans la société, dans un contexte de poussée de l'extrême droite.

«On est dans une optique de défiance civilisationnelle envers le monde arabo-musulman», observe le politologue Jean-Yves Camus, à propos des prises de position coup sur coup des trois dirigeants conservateurs.

Si dans les trois pays les modèles d'intégration diffèrent, «le dénominateur commun, c'est une immigration extra-européenne et musulmane», souligne le chercheur associé à l'Institut des relations internationales et stratégiques. Maghreb et Afrique de l'Ouest pour la France, Turquie pour l'Allemagne, sous-continent indien pour la Grande-Bretagne.

Dernier en date à fustiger le «multiculturalisme», le président français, Nicolas Sarkozy, a estimé «normal» qu'il y ait des mosquées, mais a refusé «que l'on prie de façon ostentatoire dans la rue». «Nous ne voulons pas [...] d'un prosélytisme religieux agressif», a-t-il dit.

Marine Le Pen

Il y a deux mois, la dirigeante de l'extrême droite française Marine Le Pen avait provoqué une polémique en faisant un parallèle entre les prières des musulmans dans les rues de quelques quartiers — faute de mosquées — avec l'occupation nazie.

Comme les propos du premier ministre David Cameron début février, les déclarations de Nicolas Sarkozy ont fait bondir les représentants de la diversité.

«La diversité de la société française, et notamment sa diversité religieuse, ne peut pas être un échec, puisque cette diversité, c'est la France elle-même», a souligné le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) dans un communiqué.

«Il y a beaucoup moins de problèmes que ce qu'on veut bien dire. La France est un pays où l'identification à la nation est beaucoup plus forte que dans d'autres pays européens», note l'historien Patrick Weil, auteur d'un livre sur les quatre piliers de la nationalité (égalité devant la loi, langue, mémoire de la Révolution, laïcité).

Dans un pays où vit la plus grosse communauté musulmane d'Europe (entre cinq à six millions de personnes, dont 5 % de pratiquants réguliers) et qui promeut l'intégration républicaine, le thème de l'islam a alimenté des échanges parfois houleux à l'occasion d'un débat sur l'identité nationale, en 2009-2010, et de l'interdiction récente de la burqa.

L'Allemagne est agitée par des débats similaires depuis la publication cet été par l'économiste Thilo Sarrazin, membre du Parti social-démocrate (SPD, opposition), d'un livre-pamphlet à succès affirmant que le pays «s'abrutit» sous le poids des immigrés musulmans.

C'est dans ce contexte qu'en octobre la chancelière Angela Merkel a décrété la mort du «Multikulti», rappelant les «valeurs chrétiennes» de l'Allemagne, tout en ajoutant que «l'islam fait partie» du pays, reprenant ainsi une formule du président Christian Wulff (CDU).

En Grande-Bretagne, le premier ministre David Cameron a suscité un tollé dans la communauté musulmane en liant multiculturalisme, fondement de la politique d'immigration du pays depuis des décennies, et extrémisme islamiste.

Ces déclarations s'intègrent dans «une tendance générale en Europe d'une augmentation des discours très crispés sur l'immigration, à cause de la crise économique», relève la chercheuse en sociologie Agathe Voisin, qui travaille sur ces questions auprès de jeunes des banlieues parisienne et londonienne.

«Au moment même où les populations du monde arabe aspirent à davantage de démocratie et prouvent que les valeurs de la démocratie sont transposables, nous expliquons en Europe à des gens qui ont choisi de vivre dans nos pays démocratiques que leur intégration pose problème», relève Jean-Yves Camus.

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