Italie - Le talent du Caïman

Malgré ses démêlés avec la justice, ses frasques à répétition et sa politique parfois hasardeuse, le président du Conseil italien parvient à durer à la tête de l'État. Prochain objectif: le siège de président de la République.

Même ses adversaires les plus acharnés le reconnaissent: Silvio Berlusconi est une bête politique. Un animal vorace et au cuir dur. D'où ce surnom de Caïman, dont Nanni Moretti a fait le titre d'un film pamphlet. Depuis 17 ans, Il Cavaliere règne sans partage sur la droite italienne. Trois fois président du Conseil, ce «tycoon» des médias est tout à la fois l'homme le plus riche et le plus puissant du pays. Et il ne compte pas jeter l'éponge. «Je m'entraîne à souffler mes 110 bougies», lançait-il en septembre en fêtant son 73e anniversaire. Bien sûr, c'était pour rire. Quoique... Il rêve toujours de devenir en 2013 président de la République, lequel est, en Italie, élu par les députés et les sénateurs. Au prestige inhérent à la fonction, par ailleurs dénuée de véritables pouvoirs, il y gagnerait surtout une garantie d'impunité pour ses nombreuses casseroles judiciaires.

Silvio Berlusconi est riche, très riche, et aime le montrer lors des fêtes felliniennes dans ses rutilantes villas ou avec des cadeaux à ses hôtes. Mégalo, il l'est aussi. «Mon gouvernement est le meilleur qu'a eu l'Italie en 150 ans», répète-t-il volontiers. Certes, les indicateurs économiques transalpins, y compris le déficit public (5 %), sont plutôt meilleurs qu'en France et la dette, très élevée — 118 % du produit national brut —, est à plus de 70 % aux mains des Italiens. Son gouvernement n'en a pas moins trop longtemps sous-estimé la gravité de la crise. D'où la grogne croissante d'une bonne partie de l'opinion. En premier lieu des pouvoirs forts, dont la Confindustria. Jour après jour, ses journaux et ses télévisions n'en célèbrent pas moins l'efficacité du leader, transformant en quasi-épopée la résolution du problème des ordures ménagères à Naples — de nouveau remis en question — ou le relogement dans des préfabriqués des victimes du séisme de L'Aquila.

Petit malin

Le contrôle de la majorité du PAF transalpin par Sua Emittenza — jeu de mots entre éminence et émetteur — ne suffit pas à expliquer sa longévité politique. Par deux fois il a perdu les élections, alors même qu'il disposait de ce pouvoir médiatique.

Les Italiens n'ignorent rien de ses frasques. Mais ils s'en moquent. Ou, surtout, ils s'identifient au «self-made-man» qui, interrogé sur le secret de ses succès, répond volontiers: «To think big», en anglais dans le texte. «Silvio Berlusconi est une bonne autobiographie de la nation», résume le politologue Gianfranco Pasquino.

Ou du moins l'autobiographie d'une certaine Italie, droguée à la télévision paillette, portée à l'illégalité, indulgente par rapport à la corruption, viscéralement hostile à l'État et à sa bureaucratie. «Il incarne la culture du motorino [la Vespa]», selon la formule de l'écrivain de polar Andrea Camilleri, c'est-à-dire celle du petit malin qui se faufile, s'arrange et se démerde. À la veille de son second triomphe électoral, en 2001, il avait en direct à la télévision signé «un contrat de confiance» avec ses électeurs, leur promettant une quasi totale défiscalisation de l'héritage. «Ce sont mes intérêts, mais aussi les vôtres», expliquait le magnat qui, sur ce point, a tenu parole. Envers et contre tout, il reste un extraordinaire vendeur.

Caricature

«Je veux gouverner avec la liberté de l'entrepreneur», expliquait-il en 1994 en se lançant en politique dans un paysage dévasté par les enquêtes anticorruption mani pulite («mains propres»). Un bon tiers du Parlement faisait l'objet d'une enquête, dont la plus grande partie du leadership de la Démocratie chrétienne et du Parti socialiste, qui avaient gouverné le pays depuis la guerre.

Ce vide et le risque d'une victoire des ex-communistes incitèrent l'homme d'affaires, qui avait prospéré grâce au leader socialiste Bettino Craxi, à se lancer dans l'arène. Mieux que tout autre, il sut appliquer les règles du marketing à la politique. «Haleine fraîche, mains sèches et toujours un compliment pour votre interlocuteur», martelait-il aux cadres de Forza Italia, son parti organisé comme une entreprise. Mais c'est aussi un politicien habile qui a réussi à réintégrer dans le jeu politique les post-fascistes de Gianfranco Fini. Et à mettre dans la même majorité la très xénophobe Ligue du Nord, qui rêve de fédéralisme. Pour lier l'ensemble, un discours populiste, mélange de «tout à l'ego», d'ultralibéralisme, puis d'étatisme, qui depuis prospère dans les autres droites européennes.

Ses barzolette (blagues) sont des provocations calculées. Il décomplexe l'électeur avec des boutades qui libèrent les tabous dans un monde politique italien longtemps dominé par les moralines catholique et communiste. «Je suis comme vous: j'aime les belles femmes, m'amuser et le foot», clame-t-il pour faire oublier ses frasques. Le séducteur qui aimait à jouer les crooners s'est transformé en caricature de vieux beau avec cheveux teints, implants et un visage cireux ultra lifté. Ses adversaires le surnomment désormais «la momie». Mais cela marche encore. Silvio Berlusconi est avant tout un symptôme. Il y a dix ans déjà, le chanteur Gian Piero Alloisio remarquait avec une triste ironie: «Je ne redoute pas tant Berlusconi en soi que Berlusconi en moi.»