Réforme des retraites en France - Un vainqueur affaibli, des vaincus frustrés

En France, la mobilisation contre la réforme des retraites a ébranlé le compromis que Nicolas Sarkozy avait lui-même noué avec les syndicats. Depuis son élection, le président s’était montré plutôt accommodant avec les grandes centrales.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Lionel Bonaventure En France, la mobilisation contre la réforme des retraites a ébranlé le compromis que Nicolas Sarkozy avait lui-même noué avec les syndicats. Depuis son élection, le président s’était montré plutôt accommodant avec les grandes centrales.

Alors que la réforme des retraites a été adoptée par le Parlement, le mouvement de protestation semble s'essouffler. Bien que surprenante, cette mobilisation est loin d'avoir atteint les niveaux de celles de 1995 et de 2006. Reste à savoir qui, des syndicats, de Sarkozy ou des socialistes, en tirera profit.

Paris — C'est par de courts articles que la presse française a annoncé le départ prochain de l'Élysée de Raymond Soubie. L'artisan de la réforme des retraites vient d'être nommé au Conseil économique et social, un organisme consultatif en matière de politiques sociales.

Le départ de celui qui arbitrait tous les grands dossiers sociaux de l'Élysée annonce en réalité deux choses. D'abord, que la dernière grande réforme de Nicolas Sarkozy, celle des retraites, est terminée. Il serait en effet surprenant qu'après le vote du Parlement, le mouvement de protestation n'aille pas en s'essoufflant. La seconde, c'est que la réforme minutieusement planifiée par ce très haut fonctionnaire ne s'est pas tout à fait déroulée comme prévu. L'homme part en effet avec le sentiment d'une tâche en partie inachevée puisque personne n'avait prévu une telle résistance.

Soubie, qui avait été associé aux précédentes réformes des retraites, savait que la sienne ne passerait pas comme une lettre à la poste. Mais il misait sur un scénario semblable à celui de 2003, alors que le ministre François Fillon avait étendu à la fonction publique la réforme des régimes privés d'Édouard Balladur (1993). Malgré des manifestations rassemblant de 300 000 à 600 000 personnes, le projet avait été adopté sans déclencher de grèves. Il faut dire que le vote s'était déroulé en plein été.

Le scénario de 1995


Soubie peut toutefois se consoler. À moins d'un imprévu, le gouvernement de Nicolas Sarkozy aura évité le scénario catastrophe de 1995. Après trois semaines de grève générale, le premier ministre Alain Juppé avait alors dû retirer sa réforme des retraites. Les récentes manifestations n'ont pas non plus atteint l'ampleur de celles de 2006, qui avaient forcé le premier ministre Dominique de Villepin à retirer le Contrat première embauche (CPE), destiné à favoriser l'emploi des jeunes.

Si le récent mouvement obéit aux «lois immuables de la vie sociale à la française», constate le chroniqueur du Nouvel Observateur Jacques Julliard, il passera à l'histoire pour son caractère souvent ambigu. En cours de route, il s'est transformé en mouvement de protestation plus large comme en connaissent souvent les présidents français à mi-mandat. Si deux Français sur trois affirmaient soutenir les grévistes, ils étaient aussi nombreux à reconnaître que jamais le gouvernement ne reviendrait sur sa réforme. Contrairement à 1995 et 2006, les principaux syndicats étaient convaincus de l'urgence d'une réforme et ils n'ont jamais véritablement cru qu'ils feraient reculer le gouvernement.

Sarkozy voulait-il l'affrontement?


Faut-il en conclure que cet affrontement était finalement voulu par les deux parties? Au printemps dernier, des conseillers de Nicolas Sarkozy, dont l'ancien ministre de l'Éducation Xavier Darcos, lui avaient proposé de faire adopter sa réforme en quatrième vitesse au mois de juillet, alors que la France était en vacances. S'il ne l'a pas fait, c'est peut-être qu'il tenait à «une bataille politique», affirmait récemment l'économiste Jean-Claude Casanova.

Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy peut prendre la présidence du G8 et du G20 en affirmant qu'il a brisé la malédiction qui avait fait reculer la droite en 1995 et en 2006. À 20 mois des élections présidentielles, il risque de brandir ce trophée bien haut pendant toute la campagne électorale comme la preuve qu'il a la détermination nécessaire pour réformer la France.

Peu importe que cette réforme soit somme toute assez peu audacieuse. Selon de nombreux experts, elle n'a rien d'une réforme en profondeur et n'assure pas l'équilibre financier du régime au-delà de 2018. Elle siphonne aussi les milliards accumulés dans le fonds des retraites qui avait été créé pour rétablir un certain équilibre entre les générations.

Vainqueur demandé


«Le vainqueur laisse en face de lui un vaincu frustré, mécontent, tandis que lui-même est affaibli dans son autorité», soutient l'historien Michel Winock. Cette mobilisation a évidemment ébranlé le compromis que Nicolas Sarkozy avait lui-même noué avec les syndicats. Depuis son élection, le président s'était montré plutôt accommodant avec les grandes centrales, abandonnant notamment sa promesse électorale d'un contrat unique de travail qui aurait facilité les mises à pied et la mobilité de la main-d'oeuvre. L'Élysée avait aussi maintenu de bonnes relations avec le premier syndicat de la France, la CGT, et son leader, Bernard Thibault, en intervenant en sa faveur dans quelques dossiers sensibles.

Il est trop tôt pour connaître l'effet de cet affrontement sur la popularité du président. Selon les derniers sondages, les syndicats seraient les premiers gagnants de ce combat. Leur popularité est au plus haut, même si à peine 8 % de la population française est syndiquée.

Les socialistes, qui ont été présents tout au long du mouvement, en récolteront-ils les retombées politiques? Pour le député Pierre Moscovici, la réponse est oui. «La crédibilité des socialistes sort renforcée», a-t-il déclaré sur France Info.

Mais rien n'est moins sûr, estiment plusieurs indépendants. «La gauche a perdu la bataille de la clarté», a déclaré l'ancien directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, dans le cadre de son émission hebdomadaire intitulée La Rumeur du monde diffusée sur France Culture.

L'ombre de DSK


Si la première secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry, a occupé le devant des médias pendant deux mois, le message des socialistes n'a pas toujours été clair. Alors que les syndicats CFDT et CGT n'ont jamais réclamé le retrait du projet de loi (mais seulement des négociations), le discours socialiste était beaucoup plus radical. Quitte à mettre en colère le secrétaire de la CFDT, François Chérèque, Martine Aubry n'a pas hésité à exiger le retrait pur et simple du projet. Quant à l'ancienne candidate socialiste Ségolène Royal, elle a affirmé qu'un gouvernement socialiste rétablirait la retraite à 60 ans. Une opinion contredite par de nombreux militants, dont le député Manuel Valls, selon qui «nous ne reviendrons pas tous aux 60 ans».

En arrière-fond de ce débat se profile l'ombre de l'ancien ministre Dominique Strauss-Kahn. Car le président du FMI, qui est aujourd'hui la personnalité socialiste la plus populaire en prévision de 2012, n'a jamais été opposé à l'allongement de la durée du travail pour financer les retraites. De là à penser qu'en prévision des primaires socialistes, Aubry et Royal ont volontairement cherché à se démarquer de DSK en flirtant avec les sondages et la gauche syndicale, il n'y a qu'un pas.

La réforme des retraites marque certainement un tournant de la vie politique française. Mais une fois le bruit des manifestations retombé, personne ne sait qui en tirera vraiment parti en 2012.

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Correspondant du Devoir à Paris
2 commentaires
  • jptabet - Inscrit 30 octobre 2010 11 h 24

    personne ne sait qui en tirera vraiment parti en 2012.

    Bien d'accord. Entre une droite de plus en plus soudée et efficace, un centre muet, une gauche réactive, on sent bien que la pauvreté anticipée des futurs retraité(e)s est bien en marche.

  • Mendelien - Inscrit 30 octobre 2010 14 h 14

    Un travail de journalisme svp

    Moi je sais pas quelle mouche pique Monsieur Rioux depuis quelques temps. Au moment ou le Devoir s'améliore en général pour jouer son rôle de défenseur des intérêts des citoyens dans le contexte d'une situation sociale particulièrement grave, Monsieur Rioux, articles après aticles, nous raconte des bobard.

    J'ai des contacts avec plusieurs résidents Français qui me racontent exactement le contraire de ce qu'il nous annonce dans son titre: la grève est loin d'être finie.

    Alos avant de commencer à faire semblant de tirer des leçons de ces événements en train de se dérouler en temps réel , pour spéculer sur des impacts possible dans l'avenir sur la politique politicienne, Monsieur Rioux pourrait peut-être descendre de son bureau et aller dans la rue pour nous raconter ce qui se passe, comme un vrai reporter.

    Non mais....