Cambriolages de médias

Liliane Bettencourt, héritière de l’immense fortune L’Oréal<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Fred Dufour Liliane Bettencourt, héritière de l’immense fortune L’Oréal

La France fait franchement beaucoup mieux que le Québec en matière de financement occulte des partis politiques, de nominations partisanes et d'atteintes à la liberté de presse.

Ici, la Cour suprême vient de protéger partiellement le secret des sources journalistiques et la commission Bastarache poursuit ses travaux de rédaction sur le processus de nomination des juges. Là-bas, au cours des derniers jours, des médias enquêtant sur la très délicate affaire Bettencourt ont subi des vols suspects, très suspects. Un député a parlé de «pratiques de barbouzes».

Le scandale politico-financier concerne Liliane Bettencourt, héritière de l'immense fortune L'Oréal. Depuis son déclenchement au début de l'été, l'inépuisable feuilleton a éclaboussé l'ancien trésorier du parti UMP (la formation du président Sarkozy), sa femme et quelques riches amis, a levé des soupçons de fraudes fiscales et de financement occulte de la campagne présidentielle, a débouché sur de présumées violations du secret d'enquête et du secret des sources. Qui dit pire?

La vague de larcins dans les salles de rédaction ou chez les journalistes rajoute une inquiétante pièce au dossier déjà surchargé. Après que des journalistes du Monde et du Point eurent révélé avoir été victimes de cambriolages, c'était hier au tour du site Mediapart de dénoncer le vol de deux de ses ordinateurs portables.

L'intrusion de nuit dans les locaux de Médiapart a été constatée le vendredi 8 octobre et immédiatement rapportée à la police. Le site n'avait cependant pas jugé bon de la médiatiser jusqu'à ce que Le Monde et Le Point dénoncent des intrusions semblables le 21 octobre. Médiapart a de plus constaté la disparition de toutes ses archives depuis sa création, d'un disque dur et de deux CD-ROM contenant «l'intégralité des enregistrements effectués clandestinement au domicile de Liliane Bettencourt par son ancien majordome».

La diffusion de ces pièces a lancé l'affaire au début de l'été. À l'origine, l'histoire ne semblait concerner qu'un différent entre l'héritière du groupe de cosmétiques L'Oréal et sa fille. Françoise Bettencourt-Meyers accusait l'auteur et photographe François-Marie Banier, très Paris Match ma chère, d'avoir profité de la faiblesse de sa mère, maintenant âgée de 88 ans, pour lui soutirer près de 1 milliard et demi de dollars. On répète: environ 1 milliard d'euros que le mondain présente comme de simples cadeaux.

Les enregistrements clandestins de conversations entre la milliardaire et son entourage, réalisés par le majordome, ont d'abord épinglé le ministre du Travail Éric Woerth, trésorier du parti politique du président Nicolas Sarkozy à l'époque des faits. Il est soupçonné de conflit d'intérêts parce que son épouse travaillait à la gestion de la fortune loréalienne, la troisième de France. Les rebondissements se multiplient depuis dans cette affaire délicate, jusqu'aux conjectures de financement illégal du parti, jusqu'aux vols de ce mois-ci.

«La concomitance de ces trois cambriolages ne peut qu'interroger», écrivait hier Médiapart, sans toutefois sauter aux conclusions. Pour l'instant, aucune preuve ne permet de lier directement ces vols aux articles publiés au cours des derniers mois.

L'opposition politique se fait beaucoup moins prudente. «On laissera aux spécialistes le soin de calculer exactement le taux de probabilité pour qu'un tel concours de hasards se produise», tranche dans un communiqué l'eurodéputée Nathalie Griesbeck, du parti centriste, responsable du dossier de la justice.

Le député vert Noël Mamère a fait la même analyse. «Seul un imbécile ne ferait pas le lien entre ces deux affaires!» a-t-il commenté hier dans une interview au JDD.fr. «Ce sont quand même [de] grands journalistes d'investigation qui travaillent sur la même affaire, très sensible, et vous allez me faire croire que c'est une coïncidence?»

Le député-maire de Bègles a quant à lui dénoncé sur le site du journal parisien Le Figaro les «pratiques de barbouzes» d'«un gouvernement qui a été capable de violer par deux fois le secret des sources». Cette remarque réfère à deux enquêtes de police déclenchées pour identifier les sources de certains journalistes dans cette affaire. La première, menée cet été par le service de contre-espionnage, portait sur les articles de Gérard Davet. Elle a identifié un magistrat du ministère de la Justice, qui a été limogé. La seconde a été menée il y a quelques jours à la demande du procureur de Nanterre Philippe Courroye, qui souhaitait vérifier si deux journalistes du Monde communiquaient avec la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez: leurs factures détaillées de communications téléphoniques ont été examinées par la police.

Le journal a porté plainte en arguant que ces enquêtes policières violaient le secret des sources, protégé en France par une nouvelle loi adoptée le 4 janvier 2010 qui stipule qu'«il ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si un impératif prépondérant d'intérêt public le justifie». Le contre-espionnage a refusé de collaborer à l'enquête en invoquant le «secret-défense».

L'opposition et les syndicats de magistrats accusent régulièrement le pouvoir de chercher à étouffer le scandale. Avant-hier, des conflits personnels entre magistrats ont forcé la hiérarchie judiciaire à demander la nomination d'un juge indépendant et le transfert du dossier d'une juridiction à une autre. La France fait encore et toujours mieux...

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Avec l'Agence France-Presse et Reuters
1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 28 octobre 2010 09 h 36

    Égalité?

    Liberté, Égalité, Fraternité; ben cou donc ...
    Aimez-vous la démocratie?