Éric Woerth en sursis - La bombe à retardement

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Photo: Agence Reuters Benoit Tessier Le photographe François-Marie Banier jeudi, après sa comparution en cour à Nanterre.

Paris — «Jusqu'à quand pourra-t-il tenir? Je vois mal comment il pourrait éviter la démission.» Ces mots sont prononcés derrière une porte close sous le sceau de l'anonymat par un vieil ami du ministre du Travail de la France, Éric Woerth, qui a œuvré dans de nombreux ministères. Voilà le genre de réflexions que l'on entend ces jours-ci dans toutes les officines politiques françaises alors que s'ouvrait jeudi un procès explosif, celui de François-Marie Banier, pour avoir abusé de la faiblesse de la milliardaire Liliane Bettencourt. Rarement, depuis une dizaine d'années, un scandale politique avait frappé aussi haut, sauf à l'époque des célèbres «affaires», comme on dit à Paris, qui visaient directement l'ancien président Jacques Chirac.

Toute la classe politique française est suspendue depuis deux semaines aux révélations quotidiennes qui se succèdent dans cette affaire jugée très grave par 56 % des Français et qui a fait chuter la popularité personnelle du président Sarkozy à des niveaux abyssaux: 26 %! Un record depuis qu'on fait de tels sondages en France.

L'étoile montante


Personnage effacé, diplômé des grandes écoles, l'actuel ministre du Travail était pourtant considéré, depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, comme une étoile montante du gouvernement. Woerth n'était pas le genre de ministre à défrayer la chronique. On le voyait un peu moins que les autres dans les magazines «people». Il était de ceux à qui l'on confiait des ministères importants. Après deux ans à celui du Budget, ce diplômé des HEC s'était vu confier celui du Travail. Dangereusement fragilisé par les élections régionales et une popularité en chute libre, en mars dernier, Nicolas Sarkozy avait mis entre ses mains ce qui est considéré comme la dernière grande réforme de son gouvernement, et peut-être la plus importante de son quinquennat, celle des retraites. Plusieurs soutiennent même que Sarkozy avait mis Woerth en orbite afin de le préparer un jour à être premier ministre.

Même s'il demeurait effacé, Woerth s'était tout de même fait interpeller à l'Assemblée nationale par un député socialiste au sujet de sa double casquette de ministre du Budget et de responsable des finances de l'UMP, le parti politique de Nicolas Sarkozy. Il avait alors qualifié la question de stupide. La gauche s'interrogeait aussi sur sa présence aux côtés du président à une réception dans un grand hôtel parisien en l'honneur des principaux donateurs de l'UMP. «J'ai une tête de comptable, ça rassure», disait le ministre. Un argument qu'il reprenait encore la semaine dernière lorsqu'il demandait: «Est-ce que j'ai une tête à couvrir la fraude fiscale?»

La plupart des observateurs politiques français réalisent aujourd'hui avec stupeur que, quoi qu'il ait fait, cet homme discret était en réalité une bombe à retardement. Comment aurait-il pu en être autrement alors qu'il était à la fois responsable de la caisse de l'UMP, ministre responsable du Budget (et donc de la politique fiscale) et l'époux de la gestionnaire des avoirs personnels de l'héritière de l'empire L'Oréal, Liliane Bettencourt, qui possède la troisième fortune de France. Le ministre a d'ailleurs implicitement reconnu ce conflit d'intérêts en annonçant lui-même, et en catastrophe, la démission de sa femme, Florence Woerth, la semaine dernière.

Succession de révélations


L'affaire a éclaté lorsque le site Internet Médiapart a révélé le contenu d'enregistrements réalisés en cachette au domicile de la milliardaire par son maître d'hôtel. Ces écoutes, qui occupent 27 cédéroms, sont soumis comme preuve dans le procès du photographe François-Marie Banier, qui est accusé par la fille de Liliane Bettencourt d'avoir détourné à son avantage une partie de la fortune de l'héritière de L'Oréal. On y apprend que des proches de Liliane Bettencourt cherchaient à mettre à l'abri du fisc des fonds placés à l'étranger. Tout cela alors que le ministre Éric Woerth s'était lancé dans une chasse aux fraudeurs fiscaux qui se réfugiaient en Suisse.

Le ministre a-t-il été informé de cette évasion fiscale alors même que, entre 2007 et 2010, son épouse gérait une partie de la fortune Bettencourt? Comment expliquer qu'aucun contrôle fiscal n'ait été entrepris alors même que, dès janvier 2009, la justice avait en main ces enregistrements qui faisaient peser sur les gestionnaires de la fortune de Liliane Bettencourt de lourds soupçons de fraude fiscale? Le ministre a-t-il donné son aval au remboursement de 30 millions d'euros qu'a touché la milliardaire grâce au bouclier fiscal, une des principales réformes de Nicolas Sarkozy?

On se perd en conjectures sur la portée réelle de ces enregistrements où le gestionnaire Patrice de Maistre semble dire qu'il a engagé Florence Woerth parce que son époux le lui avait demandé et où il est ensuite question de s'en séparer et de lui verser de l'argent parce que sa présence deviendrait compromettante. De Maistre dit même qu'il a pu obtenir grâce au ministre un bâtiment de l'hôtel de la Monnaie pour faire construire l'«auditorium André Bettencourt», du nom de l'époux décédé de Liliane.

Mais les révélations ne s'arrêtent pas là. Les bandes laissent entendre que la milliardaire a signé des autorisations de paiement pour les campagnes électorales de la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, et le ministre du Budget, Éric Woerth. Ce dernier chèque aurait été fait au nom d'un petit parti politique enregistré dans l'Oise destiné à soutenir le ministre. Responsable de recueillir des fonds pour l'UMP, Woerth est donc aussi soupçonné d'avoir utilisé ses fonctions officielles afin de favoriser sa propre carrière politique. «C'est une chose de récolter de l'argent auprès de Liliane Bettencourt pour le compte de l'UMP, écrit le site Médiapart, mais c'en est une autre que de bénéficier des fonds de la milliardaire, qui emploie son épouse, pour financer son parti "maison", sa petite machine électorale.»

Voilà qui a fait sortir de ses gonds l'ancien premier ministre Alain Juppé. Le maire de Bordeaux a sommé Éric Woerth de «choisir» entre son poste de ministre et celui de trésorier de l'UMP.

Et Nicolas Sarkozy?

Plus fondamentalement, les enregistrements du procès Bettencourt pourraient aussi mettre en cause directement le président Nicolas Sarkozy. De nombreux acteurs, comme le procureur Philippe Courroye, chargé du procès, et le numéro un des impôts français, Philippe Parini, sont depuis longtemps des compagnons de route du président. On apprend dans ces enregistrements que de Maistre voyait régulièrement un ancien conseiller de Sarkozy chargé des affaires juridiques, Patrick Ouart. Celui-ci aurait assuré de Maistre qu'il connaissait «très, très bien le procureur» Philippe Courroye qui s'occupait du procès Bettencourt. Selon le magazine Le Point, la milliardaire, qui a toujours soutenu financièrement la famille gaulliste, a d'ailleurs rencontré personnellement le président le 18 décembre 2008 afin de lui demander de faire classer l'affaire. De Maistre a même obtenu un second rendez-vous. Comme de fait, le procureur de Nanterre Philippe Courroye a jugé la plainte irrecevable. Mais la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, qui a déjà instruit plusieurs affaires politiques, ne l'entendait pas ainsi. C'est elle qui a forcé la tenue du procès et même demandé un complément d'information afin d'approfondir l'enquête.

Plus les jours passent et plus le sort du ministre Woerth semble suspendu à un fil. Mais plus les révélations se succèdent et plus les yeux se tournent en direction du président. «Et si, au fond, la lumière braquée sur le ministre du Travail arrangeait tout le monde? se demandait récemment le Nouvel Observateur. Si l'énergie mise par Nicolas Sarkozy à le défendre "totalement et complètement" servait aussi à éviter qu'on ne tourne trop le regard vers l'Élysée?»

Plus le temps passe, moins il sera facile d'éviter la question.

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Correspondant du Devoir à Paris