L'euro survivra-t-il à la crise grecque?

Les dirigeants de grandes organisations financières et de commerce ont rencontré hier la chancelière allemande, Angela Merkel, afin de la convaincre de ne pas retarder l’aide européenne à la Grèce. Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds monétaire international, Robert Zoellick, président de la Banque mondiale, Juan Somavia, directeur général du Bureau international du travail, Jose Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE, et Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, à leur sortie de la rencontre.
Photo: Agence Reuters Tobias Schwarz Les dirigeants de grandes organisations financières et de commerce ont rencontré hier la chancelière allemande, Angela Merkel, afin de la convaincre de ne pas retarder l’aide européenne à la Grèce. Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds monétaire international, Robert Zoellick, président de la Banque mondiale, Juan Somavia, directeur général du Bureau international du travail, Jose Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE, et Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, à leur sortie de la rencontre.

Paris — La cacophonie européenne sur l'aide à la Grèce a propulsé les taux auxquels le pays emprunte à des niveaux jamais vus, menaçant d'entraîner d'autres États de l'UE dans sa chute, une situation que seules pourraient enrayer des annonces politiques fortes, estiment des analystes.

La crise grecque s'est aggravée cette semaine, l'Allemagne ayant montré des réticences à apporter son aide à la Grèce, ce qui a fait passer les taux auxquels Athènes se refinance sur les marchés à des niveaux spectaculaires et provoqué une chute de l'euro, sous 1,32 dollar, avant qu'il ne se reprenne. Résultat, le marché de la dette grecque, déjà peu liquide, est littéralement exsangue, avec une forte volatilité. À cet égard, les taux à long terme grecs ont atteint 11 % et ceux à deux ans 18 % hier.

«Le marché est suspendu à des décisions politiques, qui sont les seules solutions pour éviter une restructuration de la dette grecque», scénario le plus noir envisagé et aux conséquences lourdes pour l'avenir de la zone euro, commente Nicolas Forest, responsable de la stratégie taux chez Dexia.

La question du sauvetage de la Grèce n'est donc plus un problème localisé — celui d'un pays lourdement endetté et qui a caché l'ampleur de ses déficits —, mais bien celui de la zone euro, soulignent les analystes. «Il y a une absence de prise de conscience qu'il s'agit aujourd'hui d'une crise existentielle pour la zone euro, menacée dans sa stabilité politique et économique si l'on ne faisait rien», estime M. Forest.

Pour M. Beuzit, les réticences de l'Allemagne motivées par la perspective des élections régionales le 9 mai prochain ne tiennent pas et posent en filigrane la question de la réaction de l'eurozone si un pays plus important que la Grèce se trouvait dans une situation aussi difficile.

Contagion

À mesure qu'empire la crise grecque, investisseurs et économistes envisagent désormais ouvertement une contagion à l'ensemble de la zone euro. Au départ «test» pour la monnaie unique, l'épisode grec est aujourd'hui devenu «une menace réelle» pour sa survie. Un scénario qui révèle les faiblesses de l'union monétaire et l'absence de gouvernance économique autant que politique à l'échelle de la région.

«Tout cela est l'échec cuisant de la zone euro, à la fois au niveau économique et politique. Ce n'est pas seulement un mouvement de spéculation», estime l'économiste Marc Touati, directeur général de Global Equities, joint par l'Associated Press. «On paie aujourd'hui un manque de discernement, un manque de gouvernance économique et politique.»

«La gestion de la crise par les autorités européennes est catastrophique», résume pour sa part Nordine Naam, stratège en obligations chez Natixis.

Résultat, en partie, de ces manquements, la crise grecque en est aussi le révélateur, et pourrait même, pour certains économistes, marquer «le point de non-retour» pour la zone euro.

«La crise grecque a révélé de manière assez brutale la différence entre la rhétorique et la réalité dans la zone euro», estime Simon Tilford, chef économiste au Centre pour la réforme européenne. «L'Union européenne est en retard depuis le début, elle réagit aux événements plutôt que d'essayer d'en exercer un peu de contrôle. Depuis trois ou quatre mois, elle a, en gros, cédé le contrôle aux marchés.»

Si la réticence de Berlin à soutenir Athènes n'a fait qu'aggraver la situation en renforçant les craintes des marchés, c'est l'attitude générale du gouvernement d'Angela Merkel vis-à-vis de ses partenaires européens qui inquiète. «Le débat au sein du gouvernement allemand est devenu tellement dépendant des questions de politique intérieure que c'est aujourd'hui une véritable inquiétude. Le ton est de plus en plus populiste», juge Simon Tilford. Ce qui se passe en Allemagne est un grave problème pour l'Europe.» Pour Nordine Naam, «l'égoïsme national domine [...] C'est une Europe à deux vitesses qui se crée».

Dès lors, quelles solutions pour la Grèce et, plus largement, pour l'euro? «Si on ne fait rien, la solution ultime, c'est la sortie de la Grèce de la zone euro: le retour à la monnaie nationale, sa dépréciation et le rééchelonnement de sa dette. Mais cela veut dire, à terme, la fin de la zone euro», explique Marc Touati.

Quoi qu'il arrive, le système actuel n'est plus tenable, selon Simon Tilford. «Il faut accepter une forme d'union fiscale, sinon il est difficile de voir comment l'organisation actuelle peut perdurer, souligne-t-il. Il faut une forme de gouvernance économique, mais il n'y a même pas d'accord sur ce que signifie dans les faits la gouvernance économique.»

La sortie d'un membre de la zone euro apparaît donc comme l'ultime recours. Favorable à un système de contrôle plus strict des finances des États membres, Angela Merkel s'était prononcée en mars pour la possibilité d'exclure de la zone une nation enfreignant «de manière répétée» les critères de Maastricht. Une hypothèse qui nécessiterait une modification des traités régissant l'UE.

«Il est facile de croire que l'organisation actuelle est gravée dans le marbre, estime Simon Tilford. Mais il est aussi difficile d'envisager le départ d'un des membres en difficulté tant que sa sortie n'a pas été négociée.»