L'Italie de Berlusconi, un pays en voie de barbarisation

À l’étranger, on ne voit plus la liquidation de la société en cours sous la coupe de Berlusconi.
Photo: Agence Reuters Alessandro Bianchi À l’étranger, on ne voit plus la liquidation de la société en cours sous la coupe de Berlusconi.

L'Italie est-elle un pays normal? L'anomalie que représente Berlusconi — le fait qu'il concentre le pouvoir politique et médiatique, qu'il utilise le Parlement comme «usine» à fabriquer des lois destinées à le sauver des tribunaux, qu'il vomisse sur la magistrature, qu'il critique sans arrêt la Constitution, qu'il réduise la politique à des blagues et des déclamations histrionesques, qu'il traîne derrière lui les casseroles de ses scandales sexuels — inciterait à répondre non.

Mais il y a plus. Ce qui frappe, par exemple, c'est qu'après avoir été qualifiée de laboratoire avant-gardiste de l'Europe, l'Italie, aujourd'hui, régresse à un statut «provincial». Sa classe politique elle-même est provinciale, voyage peu, ne parle que rarement anglais. Le rôle central encore attribué à la télévision demeure «années 80». On va «en» télévision endimanché, tout est entertainment, pub, talk-shows hurlés, fesses et dentelles, les émissions d'enquête sont rarissimes, celles de réflexion, auxquelles participeraient philosophes, historiens, sociologues, psychanalystes ou hommes de sciences, n'existent pratiquement pas. Un soir sur deux, sur Rai Uno, animée par un inamovible journaliste doucereux et caudataire, il y a Porta a porta, sorte de messe à laquelle participent toujours les mêmes leaders politiques et qui n'est pas loin de remplacer la Chambre et le Sénat. Très rarement, dans le public des émissions politiques, sportives ou de variétés, on voit un Noir ou un métis.

Nouvelle province, l'Italie perd des points dans à peu près tous les classements, qu'ils concernent l'école, la santé, l'écologie, les droits, la culture (budget massacré) et même la technologie. Encore récemment, après Bob Geldof reprochant au gouvernement d'équilibrer son budget sur le dos des pauvres, c'est Bill Gates en personne qui est intervenu pour accuser Berlusconi («Les gens riches dépensent beaucoup plus d'argent pour régler leurs problèmes personnels, comme la calvitie, qu'ils ne le font pour combattre le paludisme») de réduire de moitié les aides publiques au développement promises devant les caméras, faisant de l'Italie «le pays européen le plus avare».

L'informatique

Même régression sur le plan informatique. Sait-on qu'en raison du décret Pisanu la connexion sans fil à Internet dans un lieu public, un aéroport ou un cybercafé est soumise à la présentation d'une carte d'identité? Que les crédits pour le développement du haut débit sont gelés depuis 2008? Que du côté de la majorité des voix se lèvent pour demander le contrôle de réseaux sociaux tels que Facebook? Que des pétitions sont signées partout demandant au gouvernement d'«émanciper Internet» de normes législatives pénalisant le futur du pays, lequel, pour l'accès à la Toile, est déjà «arriéré et sous-développé par rapport au reste de l'Europe»? Il est vrai que Berlusconi est un homme de télévision old style, pour qui Internet est dangereux parce que «liquide», incontrôlable — et hors de son empire.

Mais c'est sur le plan sociétal que la régression est la plus nette. Berlusconi mobilise tellement l'attention qu'à l'étranger on ne voit pas très bien que le fait majeur est plutôt une «liquidation» de la société, entraînant une dégradation morale et civique, sinon une «barbarisation» de l'Italie. La Ligue du Nord d'Umberto Bossi — dont l'organe, La Padania, écrivait: «Quand allez-vous nous libérer des nègres, des putes, des voleurs extracommunautaires, des violeurs couleur noisette et des gitans qui infestent nos maisons, nos plages, nos vies, nos esprits? Foutez-les dehors, ces maudits!» —, alliée décisive du parti de Berlusconi, a fait élire ses hommes, dont plusieurs sont ministres, dans un nombre considérable d'administrations, a diffusé partout ses valeurs et son langage, dédouané et rendu normal le discours xénophobe. Il faudrait une bibliothèque vaticane pour énumérer les discours d'incitation à la haine raciale, d'homophobie, d'«antiméridionalisme» prononcés par ses leaders. Qu'on regarde sur YouTube des vidéos de Mario Borghezio ou qu'on écoute quelques extraits d'émissions de Radio Padania, dans aucun autre pays on tolérerait un tel déchaînement de haine, et de bêtise, xénophobe!

Une étoile

On défend les valeurs chrétiennes, la famille, le travail, on veut la croix sur le drapeau italien et le crucifix dans les écoles, mais le ministre de l'Éducation prévoit d'imposer un quota d'étrangers dans les classes, le ministre de l'Intérieur a voulu instituer des rondes de surveillance, a instauré comme délit le seul fait d'être un étranger sans papiers.

Une petite étoile de la politique, chef d'entreprise à la droite de l'extrême droite, pressentie pour être sous-secrétaire au bien-être social parce que bien aimée de Berlusconi (à propos duquel elle avait dit: «Il est obsédé par moi, mais il n'aura pas mon...» ou «Il n'aime les femmes qu'à l'horizontale»), s'est distinguée finement en déclarant que «Mahomet était un pédophile».

Un fanatique (un élu) tenait à désinfecter les trains empruntés par des Nigérianes. Un autre (élu aussi) voulait «éliminer tous les enfants [roms] qui volent les personnes âgées» et, interrompu par les applaudissements du «peuple de Padanie», invitait les musulmans à aller «pisser dans leurs mosquées».

D'autres encore ont mis le feu à des baraquements d'immigrés, proposé des voitures de trains ou des lignes de bus séparées pour Italiens et étrangers...

Discriminations en tous genres, agressions, ratonnades, crimes parfois, banderoles et cris racistes dans les rassemblements de la Ligue, véritable chasse à l'homme noir, avec bâtons et fusils, qui évoque, pour la presse internationale, le Ku Klux Klan, et qui, au ministre de l'Intérieur, fait dire: «Nous avons fait preuve de trop de tolérance envers les immigrés.»

Cela suscite peu de réactions en Europe. Et c'est sans doute en ce sens que l'Italie est le plus «provincialisée»: on la regarde de loin et de haut, tout en l'aimant pour sa cuisine, son art et ses paysages, on ne la prend guère au sérieux, ni dans le bien, ni dans le mal. Qu'on imagine ce qui se passerait dans les rues de Londres, de Paris, de Berlin ou d'ailleurs si la Ligue du Nord était un parti, disons, autrichien, ou français, et si Umberto Bossi s'appelait Jörg Haider!
5 commentaires
  • Pierrecnd - Inscrit 28 février 2010 08 h 16

    Petite interrogation

    Oui, simplement une petite interrogation : se pourrait-il finalement que l’Amérique du Nord ait finalement des mœurs politiques et sociales plus ouvertes, moins hypocrites que la fière Europe et plus particulièrement que l’Italie ou la Grèce?

  • Steve Dubois - Abonné 28 février 2010 10 h 49

    mince consolation

    L'Italie est à peu près le seul pays occidental qui est pire que le Canada en ce qui a trait aux médias et à la démocratie. Bien mince consolation pour les pauvres que nous sommes, que de stigmatiser ceux qui sont encore plus enfoncés dans l'aliénation.

    Avez-vous regarder la télévision dernièrement? Avez-vous vu des émissions de réflexion (sur des enjeux importants) auxquels participent des philosophes, sociologues, etc.?

  • Geoffroi - Inscrit 28 février 2010 10 h 59

    Berlusconien chrétien saguenéen de Saguenay

    Je vous suggère à tous de lire la page 3 de l'hebdomadaire Le Réveil ,version virtuelle, d'aujourd'hui le 28 février 2010. Il s'y trouve un article sur le maire Jean Tremblay de Saguenay. Il y parle franchement de ses valeurs chrétiennes catholiques. La plupart de nos ancêtres seraient arrivés ici avec des crucifix !!!. Wow !!! C'est moins pire qu'en Italie.... mais ça s'en vient peut-être.

    Est-ce un début d'une Ligue du Nord québécoise/saguenéenne ?

  • Pierrecnd - Inscrit 28 février 2010 11 h 53

    Pas si consolé que ça

    Cher M. Dubois,

    Vous avez peut-être raison, et j'avoue que personnellement je n'écoute presque plus les émissions d'information sauf radio et journaux, et encore. Je crois même que vous avez sûrement raison lorsque je constate que l'émission dite d'information (mais moi je dirais divertissement) la plus publicisée à Radio-Canada est celle du dimanche soir !!!! C'est vrai que lorsque l'on en est rendu là on doit se poser des questions et la plupart de nos politiciens tiennent à y passer, c'est navrant.

    Mais on préfère rêver que penser, mettre la faute sur les autres au lieu de travailler, écouter et voter pour la personne qui parle le mieux au lieu de celle qui dit la vérité, mais c'est comme ça depuis que le monde est monde.

    J'ai lu ce matin que le Québec était la 5ième société la plus endettée dans le monde par rapport à sa capacité de payer et on désire encore plus de service de la part du gvt. La Grèce et l'Islande occupaient les premières places.

    C'est pas moi qui va blâmer nos jeunes de quitter la province pour aller ailleurs.

  • Peterball - Inscrit 28 février 2010 22 h 59

    Certains font pareils ici et en Argentine,la faillite au bout du compte.

    Les compteurs d'eau avec le maire Tremblay,subventions dans le transport,ils font la même chose ici.L'Argentine a payer le prix d'être trop bonnasse.
    L'argent des argentins a été gelés 7 ans.Certains retraités ont eu le temps de mourrir avant de profiter de leur argent.