Berlusconi et la «haine politique»

Rome — Deux dents cassées, un nez fracturé et une question: «Pourquoi me haïssent-ils tant?» Au lendemain de son agression par un déséquilibré de 42 ans qui lui a écrasé en plein visage une statuette pour touristes représentant la cathédrale de Milan, Silvio Berlusconi s'est, selon son entourage, réveillé hier matin à l'hôpital San Raffaele en proie à l'incrédulité devant la violence dont il a été victime. Recevant son confesseur, le prêtre Don Verzé, il aurait affirmé: «Je ne comprends pas pour quelle raison ils m'exècrent tant.»

Auparavant, le président du Conseil italien avait parcouru les journaux italiens qui, dans leur ensemble, condamnent «le climat de haine» qui a servi de toile de fond au geste de Massimo Tartaglia, lequel aurait agi seul et de sa propre initiative. «La haine politique est un monstre qui, une fois lâché, se révèle très difficile à dompter. Même sans idéologie sous-jacente, même enflammant un esprit isolé et malade, la haine politique fait l'effet un poison qui intoxique le débat public», a souligné le Corriere della Sera.

Les présidents des deux Chambres, Renato Schifani et Gianfranco Fini (tous deux membres du Peuple de la liberté, le parti de Berlusconi), se sont rendus à Milan, de même que le secrétaire général du Parti démocrate (PD), Pier Luigi Bersani, qui a salué le chef du gouvernement à l'hôpital dans un geste de solidarité mais aussi de détente alors que la bataille politique italienne s'est, de tous les côtés, dangereusement radicalisée au cours des dernières semaines.

Dimanche encore, quelques minutes avant d'être attaqué, Silvio Berlusconi venait, dans un meeting, de s'en prendre durement «aux juges politisés», à «la télévision publique qui attaque le gouvernement» ou encore à «la gauche italienne imprégnée de marxisme». Un petit groupe de contestataires avait tenté de troubler la réunion publique et, quelques heures plus tard, des milliers d'internautes ont salué l'agression contre le président du Conseil.


Clivage

Avec son empire de communication, une fortune à l'origine mystérieuse, des alliés politiques sulfureux puis une multitude de casseroles judiciaires, Silvio Berlusconi a toujours provoqué, depuis son entrée en politique en 1994, un très fort clivage politique. Pour une grande partie de l'opposition, le patron du Peuple de la liberté n'a pas, malgré son succès dans les urnes, la légitimité pour gouverner. À l'instar de l'ancien juge et président du parti de l'Italie des valeurs, Antonio Di Pietro, elle dénonce sans détours «un gouvernement fasciste et mafieux».

À la suite de sa troisième et très large victoire aux législatives de 2008, le climat semblait pourtant s'être apaisé. Le 25 avril dernier, le Cavaliere participait pour la première fois aux cérémonies de la Libération, planait dans les sondages, et une bonne partie de la presse transalpine célébrait un entrepreneur ayant enfin décidé de chausser les bottes de l'homme de gouvernement. La trêve n'a pas résisté à l'été.

Sommé de s'expliquer sur sa vie privée après la demande de divorce de son épouse, Veronica Lario, qui l'a accusé de «fréquenter des mineures», Silvio Berlusconi violemment réagi, allant jusqu'à traîner en justice et réclamer des millions d'euros contre certains journaux qui s'intéressaient à la jeune Noemi Letizia et à l'escort girl Patrizia D'Addario. Dimanche encore, il a invité ses partisans «à ne pas croire à la fabrique de boue, de haine et de mensonges». En représailles, le quotidien de la famille Berlusconi, Il Giornale, a ultérieurement pourri la situation en révélant des dossiers sur la vie privée de plusieurs adversaires du Cavaliere.

Depuis, le climat politique déjà nauséabond n'a cessé de se détériorer sur fond de crise économique, de divergences au sein de la majorité et de conflits institutionnels, Silvio Berlusconi supportant de plus en plus mal les contre-pouvoirs et la dialectique politique, considérés comme des entraves à son action gouvernementale. En ligne de mire, le président de la Chambre des députés, Gianfranco Fini, qui s'en est pris à la «monarchie absolue» du Cavaliere ainsi que la Cour constitutionnelle qui l'a replongé dans les affres de la justice. Dès son retour aux affaires, Silvio Berlusconi s'était en effet octroyé une loi ad personam lui fournissant une immunité pénale durant l'exercice de son mandat. Mais, début septembre, la cour suprême a déclaré la mesure inconstitutionnelle, renvoyant le président du Conseil devant les tribunaux, notamment pour une affaire de corruption de témoins.

Il y a dix jours, c'est dans le cadre du procès en appel pour collusion avec la mafia de son ancien bras droit, Marcello Dell'Utri, que le nom de Silvio Berlusconi a été prononcé par un repenti qui l'accuse d'avoir eu partie liée avec Cosa Nostra. Ulcéré, dénonçant une «tentative de faire tomber le gouvernement», Silvio Berlusconi s'est déchaîné jeudi à Bonn au sommet du Parti populaire européen en stigmatisant le «parti des magistrats» et une Cour constitutionnelle majoritairement «gauchiste». «Je ne crains rien parce que j'ai des couilles», a-t-il ajouté. Le président de la République, Giorgio Napolitano, est sorti de sa réserve pour s'indigner de cette «violente attaque».


«Résistance»

Reste que pour une partie de l'opinion publique italienne, l'opposition à Silvio Berlusconi est trop timorée. Le mouvement No Berlusconi Day a rassemblé le 5 décembre plusieurs centaines de milliers de personnes à Rome pour réclamer la démission immédiate du chef du gouvernement. Contre la «dictature berlusconienne», la foule a ainsi appelé à la «résistance». La protestation est d'autant plus vigoureuse que le Cavaliere reste haut dans les sondages.

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