Le Mur est toujours dans les têtes

Photo: Agence France-Presse (photo)

Lundi, Berlin s'apprête à fêter sa réunification. On attend des dizaines de milliers de personnes devant la porte de Brandebourg, où un jeu de dominos géants symbolisant le rideau de fer s'écroulera devant les télévisions du monde entier. Pourtant, vingt ans après sa chute, le Mur est toujours dans les têtes.

Berlin — J'avais rencontré Rudiger Rosenthal il y a vingt ans exactement. C'était dans la Maison de la démocratie, au 165 de la Friedrichstrasse. Le vieil immeuble décrépi de l'époque du dernier Kaiser bruissait alors de tous les mouvements d'opposition que l'on trouvait à Berlin-Est. Pendant de longues semaines, ce fut un peu le centre du monde. Là où se joua en partie la réunification de l'Allemagne, celle de l'Europe et la fin de la guerre froide. S'y activaient des militants des droits de l'homme, d'anciens communistes, des verts, des chrétiens et des sociaux-démocrates. Bref, tout ce que la scène berlinoise comptait de dissidents. Sur l'un des cinq étages du bâtiment, on pouvait même croiser une jeune fille discrète et timide nommée... Angela Merkel.

Aujourd'hui, le rez-de-chaussée abrite une boutique de mode, comme toutes les façades de ce qui est vite redevenu la grande artère commerciale de la ville. «Vite! Tout est allé si vite», dit Rudiger Rosenthal. Cet ancien dissident, qui était passé à l'Ouest pour éviter la prison en 1987, a bien perdu quelques cheveux, mais il est demeuré un militant dans l'âme. Il est aujourd'hui le porte-parole de la grande organisation écologiste allemande, le Bund. Le lendemain de la chute du Mur, il a sauté dans un avion de la Panamerican pour participer aux réjouissances. Même si son nom demeura jusqu'à la fin de 1989 sur une liste de visiteurs indésirables en RDA, Rudiger franchit illégalement le Mur à trois reprises pour aller voir ses camarades.

Citoyen à la fois de l'Est et de l'Ouest, il fut parmi les premiers à comprendre qu'une fois le Mur tombé, la réunification se ferait au pas de course. «Dès le 9 novembre, j'ai su que c'était inévitable, dit-il. Je savais que la RDA était un échec économique total et qu'elle ne pourrait jamais résister à la concurrence de l'Ouest. Je suis content que les choses n'aient pas traîné. On sait maintenant que Mikhaïl Gorbatchev subissait des pressions des militaires russes et que les choses auraient pu mal tourner.»

Pas de nostalgie

Lundi, Rudiger n'ira pas fêter les vingt ans de la chute du Mur à la porte de Brandebourg avec les chefs d'État américain, français, russe, britannique et allemand. Il n'assistera pas non plus aux concerts gratuits destinés aux centaines de milliers d'Allemands et de touristes étrangers qui ont envahi la ville depuis quelques jours. Rudiger se contentera de prendre un verre avec d'anciens camarades comme il le fait depuis vingt ans une fois par mois dans le petit restaurant Metzer Eck de Prenzlauerberg.

C'est là que l'on peut croiser l'ex-dissident, éditeur et photographe Carlo Jordan. «Je n'en reviens pas de voir mes photos de l'époque exposées sur Alexanderplatz, dit-il. Je ne me doutais pas que, vingt ans plus tard, on parlerait encore de ces manifestations. Comment aurions-nous pu savoir que nous faisions l'histoire?»

Il n'y a pas la moindre nostalgie chez ces anciens dissidents. Ce qui ne signifie pas que tout a été parfait dans la réunification, précisent-ils. La Treuhand, le consortium chargé de privatiser ou de restituer à leurs anciens propriétaires les biens de la RDA, en est aujourd'hui à liquider les lacs de l'ancienne Allemagne de l'Est. «Je ne crois pas que l'entreprise privée doive aller jusque-là», dit Rudiger Rosenthal.

Dans les années 1990, la Treuhand a vendu 10 000 entreprises en dix mois. Plusieurs cas de corruption sont toujours devant les tribunaux. Ironie du sort, les anciens citoyens de l'Est, qui jouissaient d'un régime universel de garderies, ont dû s'en passer pendant vingt ans avant que la chancelière Angela Merkel ne convainque les députés, pendant son dernier mandat, de doter enfin le pays d'un réseau de garderies.

Les perdants de la réunification

«On nous a littéralement avalés», dit Isa Adolphi, qui a conservé un souvenir nettement plus amer. «Pour l'Allemagne de l'Ouest, nous n'étions que des consommateurs», dit-elle. Adolphi exprime une colère courante à l'Est. Elle habite aujourd'hui le petit village de Buckow, à 50 km à l'est de Berlin. Dans cette petite Suisse appelée «Märkische Schweiz», les chocs culturels sont fréquents. Lorsque les autochtones voient des Wessies débarquer, ils craignent qu'ils ne viennent acheter les plus belles propriétés. Plusieurs habitants ont été expropriés sans compensations lorsque des familles de l'Ouest sont venues récupérer les maisons et les terres qui appartenaient à leurs parents. En cachette, on rigole de ces drôles de zigotos qui mangent des aliments bio.

En 1987, Isa Adolphi avait dû fuir la RDA pour échapper aux griffes de la Stasi. La police politique l'avait recrutée en la menaçant de prison pour une infraction insignifiante. Cachée dans le coffre arrière d'une voiture, elle est miraculeusement passée sous le nez des militaires au poste frontière de Helmstedt-Marienborn. «Quand je suis entrée dans un supermarché de l'Ouest, j'ai eu le vertige, dit-elle. D'ailleurs, dans les supermarchés, je suis toujours un peu perdue.»

Après quelques années de bohème à Berlin, elle est revenue vivre à l'Est. Aujourd'hui, dans son travail quotidien, Isa Adolphi rencontre de nombreux habitants qui ne se sont jamais tout à fait adaptés. Certes, le chômage peut atteindre 15 ou 20 % dans certaines régions. Mais il y a plus, dit-elle. «C'est comme si nous avions grandi dans un nid douillet et qu'il disparaissait tout à coup. Les plus affectés sont les vieux, qui sont amers d'avoir passé l'essentiel de leur vie sous le communisme.»

Retrouver la mémoire

Certes, la RDA était une prison, mais elle n'était pas que cela, dit l'écrivain Jens Sparschuh. Sur le bureau de son appartement du quartier de Pankow trônent en désordre une vingtaine de pipes, de stylos et d'objets divers. Des parties de manuscrits jonchent le plancher. Toute son oeuvre, traduite dans une dizaine de langues, est consacrée à la vie qu'il a connue dans l'ancienne RDA. «Je veux redonner leur mémoire aux gens de l'Est, dit-il. Pour envisager l'avenir, la nouvelle génération a besoin de savoir d'où elle vient.» Son dernier livre est un dialogue avec l'écrivain munichois Sten Nadolny, dans lequel les deux hommes comparent leur vie quotidienne pendant leur service militaire respectif à l'Est et à l'Ouest. Sparschuh, qui parle couramment le russe, souhaite que ses concitoyens préservent leurs liens étroits avec les anciens pays de l'Est.

Personne ne peut regretter la RDA, dit ce vieil ami du dissident Jurgen Fuchs. Pendant les dernières années du régime communiste, Sparschuh était pratiquement interdit de publication. Pourtant, lorsque son cellulaire se met à sonner entre deux avions pour Munich et pour Paris, il lui arrive de s'ennuyer du calme de l'ancienne RDA. «À l'Ouest, on a une idée caricaturale de la vie en RDA, dit-il. Ce n'était pas la Corée du Nord. On avait une vie riche et variée avec de vraies histoires d'amour.»

Rudiger Rosenthal croit même que les Wessies auraient quelques leçons à apprendre des Ossies. «Sur le plan politique, nous avons amené un certain pragmatisme que je retrouve dans l'attitude d'Angela Merkel, dit-il. C'est l'attitude de quelqu'un qui a grandi dans une prison, qui est allergique au radicalisme et qui comprend ce qui est important dans la vie.»

Comme Jens Sparschuh, il arrive aussi à Rudiger Rosenthal de s'ennuyer de ce monde où le temps suspendait son vol. «Avant, j'étais un poisson prisonnier dans un aquarium où tout le monde se connaissait et où nous avions des rapports intenses. Tout n'était pas négatif. J'avais le temps de lire deux livres par semaine. Aujourd'hui, je suis chanceux si je trouve le temps d'en lire deux par année...»

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Correspondant du Devoir à Paris

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