Vingt ans de bouleversements

Le 9 novembre 1989, personne n'imaginait que l'URSS imploserait, que le pacte de Varsovie disparaîtrait et que l'OTAN s'élargirait jusqu'à intégrer les États baltes. Tout cela en deux décennies seulement. La chute du mur de Berlin est un événement dont nous ne saisissons pas encore toutes les causes ni toute la portée, affirme le politologue français Pierre Verluise.

Quand le mur de Berlin est tombé, avait-on conscience des conséquences?

P. Verluise: Oui et non. Oui parce que le Mur était un symbole de la division de l'Europe et du monde. Ça marquait une étape. Pour autant, il ne faut pas oublier que, dans ce genre d'événement, on voit rarement toutes les conséquences. La réunification de l'Allemagne n'était pas une évidence. Les Américains eux-mêmes ont mis un certain temps à comprendre qu'elle était inévitable. Bien malin qui aurait pu deviner que, deux ans plus tard, on allait aboutir à l'éclatement de l'URSS.

La chute du Mur est un événement majeur dont on ne connaît pas encore tous les ressorts aujourd'hui encore. Le rôle des services secrets, par exemple, n'est pas encore clair. On sait que la police politique est-allemande, la Stasi, a été active dans les manifestations qui ont précédé la chute du Mur. On sait que, quelques semaines plus tard, les services secrets soviétiques ont joué un rôle dans la fin du régime de Ceaucescu, qui a été présentée en Roumanie comme une révolution alors qu'il s'agissait beaucoup plus d'un coup d'État. Il y a encore des zones d'ombres. Forcément, sur le moment on n'a pas tout saisi. Quand les archives seront disponibles, dans 20 ou 30 ans, on découvrira certainement des éléments que l'on ignore.

On sait qu'en 1989, l'URSS de Gorbatchev n'était plus prête à envoyer ses tanks.

L'Union soviétique a probablement fait un calcul. La périphérie de l'empire coûtait plus cher qu'elle ne rapportait. Il n'est pas facile d'entretenir un empire quand on est à l'asphyxie. Le pari consista à laisser s'éloigner les satellites rebelles, comme la Pologne, ou déprimés, comme la Roumanie. Quitte à renégocier autre chose plus tard.

D'un côté, les Américains ont poussé l'URSS à l'asphyxie. De l'autre, l'URSS a donné de la corde. Si bien qu'aujourd'hui les anciens satellites et même trois anciennes républiques soviétiques (les pays baltes) sont membres de l'Union européenne et de l'OTAN.

Le calcul était-il si mauvais pour la Russie?

Aujourd'hui, la Russie est en position de force relative par rapport à l'Union européenne sur le plan énergétique. La Russie est le premier pays fournisseur de l'Union européenne pour le gaz comme pour le pétrole. Elle peut se permettre de diviser les Européens sur les questions énergétiques. Pas un seul mètre du gazoduc Nabucco, qui devait permettre d'accéder au gaz de la mer Caspienne et de l'Asie centrale sans passer par le territoire russe, n'a été construit. La Russie a été capable de diviser l'Union en faisant un pacte avec l'Allemagne afin de construire le gazoduc Nord Stream, qui passe par la mer Baltique. Au sud, la Russie a lancé le projet South Stream, qui passe par la Bulgarie et débouche en Italie.

Les Russes sont d'admirables joueurs d'échecs. Ils sont en mesure de jouer plusieurs coups à l'avance. On peut imaginer qu'en 1989, malgré leurs intérêts opposés en général, l'URSS et les États-Unis ont pu avoir pour intérêt commun de redistribuer les cartes.

1989 représente pourtant une incontestable victoire américaine.

Il faut beaucoup de mauvaise foi pour prétendre que les États-Unis n'ont pas gagné la guerre froide ni même l'après-guerre froide. Celle-ci se termine à la fin de décembre 1990. L'URSS implose le 8 décembre 1991. On peut dire qu'à partir de ce moment, il n'y a plus qu'une seule grande superpuissance. On passe d'un monde bipolaire à un monde unipolaire. Les États-Unis sont dans une telle ivresse qu'ils se tireront eux-mêmes une balle dans le pied en 2001 lorsque George W. Bush réagira de façon exagérée aux attentats du 11-Septembre. Bush a lui-même mis fin au moment unipolaire faute de comprendre ce qui se passait. Au fond, il n'est pas dans la nature des rapports de force internationaux qu'une seule puissance domine la planète.

En même temps, l'élargissement de l'OTAN, en 1999 et en 2004, fut un coup de dés extraordinaire. Surtout qu'en 1990, quand disparut le Pacte de Varsovie, on ne s'entendait pas sur ce que devait devenir l'OTAN.

S'il y a un moment américain, c'est aussi parce que l'Union européenne est à la traîne?

Quoi qu'on dise, la France a été mal à l'aise au moment de la chute du Mur. En décembre 1989, François Mitterrand visite la RDA, ce qui n'est pas très adroit. En janvier 1990, il propose une architecture de sécurité européenne intégrant l'Europe centrale et la Russie. On voit qu'il n'a rien compris. La France a freiné jusqu'au début des années 90 et l'on peut dire qu'elle a à peine commencé à comprendre ce qui s'était passé en 1989. Les peuples de l'Europe centrale ont bien vu que la France avait freiné de toutes ses forces. C'est l'Allemagne qui en a récolté les fruits.

Peut-on parler d'un élargissement trop rapide de l'Union européenne?

Vu de Paris ou de Montréal, peut-être. Mais Vilnius et Varsovie n'ont pas mis de temps à comprendre que l'OTAN ouvrait ses portes plus vite que l'Europe. La Pologne, la République tchèque et la Hongrie sont entrées dans l'OTAN dès 1999, cinq ans avant d'intégrer l'Union européenne. Depuis la chute de Mur, l'Union européenne a fait la course derrière l'OTAN. C'est cette dernière qui a imposé son rythme. Pendant ce temps, l'Union européenne a assuré l'intendance. Et elle va continuer à le faire puisque certains de ces pays vont exiger 20 ans de mise à niveau.

Depuis la chute du Mur, le malaise ne s'est pas atténué entre l'Europe et les États-Unis?

Les Français ont finalement compris qu'ils devaient renégocier leur position à l'égard de l'OTAN et cesser de jouer les empêcheurs de tourner en rond. La difficulté, c'est d'inventer une vraie complémentarité entre l'OTAN et l'Union européenne. Est-ce que l'OTAN cogne d'abord? Est-ce que l'Union européenne vient ensuite panser les plaies? Encore faut-il que l'Union européenne ait quelque chose à dire. Si les Européens étaient capables de cet effort, leur voix pèserait davantage. Car les Américains ont compris que l'ivresse de la puissance les a amenés à faire des erreurs. Même George W. Bush avait fini par comprendre qu'il avait besoin d'une Europe forte.

On a mis 20 ans à découvrir que la guerre froide était terminée, il faudra peut-être encore 20 ans pour en saisir toutes les conséquences.

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Correspondant du Devoir à Paris

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Pierre Verluise est l'auteur de Vingt ans après la chute du Mur, l'Europe recomposée (Choiseul).

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