Berlin, une capitale pas comme les autres

Berlin — Sur les bords de la Spree, l'atmosphère est fébrile. La veille, le gratin de la chanson européenne décernait les Europe Music Awards dans l'aréna O2 World. Juste en face, CNN a jeté son dévolu sur le petit café du bord de l'eau, qui est le seul endroit abrité des environs. Si bien que les visiteurs gelés et trempés se heurtent depuis une semaine à une porte close. La foule qui arrive en autocars s'agglutine devant les derniers vestiges d'un mur tombé le 9 novembre 1989 et dont, vingt ans plus tard, il ne reste pratiquement plus de traces.

«Ici, des enfants sont morts noyés dans la Spree faute de pouvoir être secourus», dit le Québécois Pierre-Paul Maillé. C'est ici que, deux décennies plus tôt, avec une centaine d'artistes venus du monde entier, il a peint une murale sur le mur qui a divisé l'Est et l'Ouest pendant 28 ans. Son oeuvre, intitulée Je me souviens, se voulait une métaphore de l'aquarium que représentait Berlin-Ouest avant la chute du Mur. À l'occasion du vingtième anniversaire, les peintures qui s'étalent sur plus d'un kilomètre ont été restaurées. Le tout est maintenant classé monument historique. Presque partout ailleurs, les 200 kilomètres de rideau de fer qui encerclaient Berlin ont cédé la place à des immeubles ultramodernes, des pistes cyclables ou de simples espaces verts.

Du cinquième étage d'un immeuble situé juste en face, Ellen Häring a vu sa ville se transformer radicalement en vingt ans. Le 9 novembre 1989, alors que des ombres s'agitaient au poste frontière du pont Oberbaum, à deux pas, elle a confié son bébé d'un an à son mari pour accueillir les premiers Berlinois de l'Est. «On a fêté toute la nuit, dit-elle. Ceux qui traversaient s'émerveillaient de tout. Même du petit horloger du coin dont la vitrine ne payait pourtant pas de mine.» Les visiteurs n'en revenaient pas de se faire offrir des tournées gratuites par tous les marchands de kébabs turcs, qui pullulent à Kreuzberg.

Après l'euphorie

À l'époque, l'endroit était sinistre. Depuis, les miradors ont disparu, le pont en briques a été restauré et le métro y passe. Un peu de verdure a remplacé l'ancien «couloir de la mort». L'odeur de charbon et de diesel a disparu et Ellen a enfin pu rencontrer ses voisins des immeubles d'en face, à qui elle n'avait jamais parlé. Bientôt, son fils de 21 ans va déménager de l'autre côté de la Spree, dans le quartier en friche de Friedrichshain. Les grands appartements autrefois en ruine de Prenzlauerberg et de Pankow sont devenus trop chers pour les étudiants sans le sou. Ils ont depuis longtemps été restaurés par des artistes et de jeunes familles aisées venus de toute l'Allemagne.

En vingt ans, Berlin a pansé ses plaies comme peu de villes dans le monde auraient su le faire. De Potsdamerplatz, devenu le quartier des affaires, à la nouvelle Hauptbahnhof, qui s'affiche comme la plus grande gare d'Europe, la plupart des trous béants creusés par les bombardements de 1945 et la déchirure du Mur ont été comblés. Seules quelques plaques au sol évoquent encore le passé.

Berlin n'est pourtant jamais devenu la capitale de six millions d'habitants qu'on annonçait à la réunification, explique l'urbaniste Dieter Frick. La spéculation avait alors fait monter les prix en flèche. En 1996, ils sont vite retombés. Aujourd'hui, la ville compte encore 100 000 logements inoccupés et autant d'espaces industriels désaffectés. «Dans l'euphorie, on avait oublié que l'Allemagne a toujours compté plusieurs métropoles et que l'ancienne capitale de la Prusse fait encore un peu peur au reste du pays», dit Dieter Frick.

L'ouverture du Mur a signé la mort des industries de l'Est, incapables d'affronter la concurrence. Mais aussi la fin des subventions que recevaient celles de l'Ouest. Malgré le transfert de la capitale, la moitié des fonctionnaires sont demeurés à Bonn. Faute d'attirer la grande industrie, Berlin a donc attiré les artistes, les chercheurs et les petits entrepreneurs, qui y ont trouvé des logements et des ateliers pas chers. Des entreprises de pointe et les laboratoires de recherche commencent à s'installer en périphérie pendant que les artistes jettent leur dévolu sur les quartiers du centre.

Le centre retrouvé

Ceux qui connaissent la topographie du Berlin d'avant-guerre n'en reviennent pas de la vitesse avec laquelle la ville a retrouvé son centre. Le quartier de Mitte, autrefois désert, est aujourd'hui presque aussi animé que celui que décrivait le romancier Alfred Döblin au début du siècle dernier. «C'est comme si la ville avait sa propre logique, dit l'historien Étienne François, de l'Université libre de Berlin. Le tissu urbain s'est aussitôt cicatrisé. Les théâtres et les musées sont revenus là où ils étaient en 1930. Même la prostitution de rue est là où elle était 75 ans plus tôt.»

Dieter Frick était membre du Stadtforum, le comité créé en 1991 qui a minutieusement planifié la rénovation urbaine. Il a fallu se battre contre les visions grandioses de ceux qui refusaient le projet d'aménagement de la Potsdamerplatz, pourtant couronné par un concours international. Daimler Benz avait même commandé à l'architecte britannique Richard Rogers un projet alternatif, plus monumental et moins respectueux du tracé urbain. Aujourd'hui, les urbanistes ne regrettent pas que la croissance n'ait pas été au rendez-vous. «Nous avons eu le temps de penser l'aménagement de la ville et c'est tant mieux pour notre qualité de vie», dit Dieter Frick.

Plusieurs regrettent néanmoins la vitesse avec laquelle sont disparues les traces de l'ancienne RDA. Étienne François parle même d'«une rage d'en finir avec les symboles du communisme». La destruction de l'ancien palais de la République au coeur du quartier des musées en est le symbole éclatant. Les responsables ont prétexté le désamiantage de l'édifice pour raser ce qui fut, certes, un parlement d'opérette, mais aussi un centre culturel et un lieu de rendez-vous fréquenté par les Berlinois de l'Est.

À sa place, on reconstruira presque à l'identique le Berliner Schloss, l'ancien palais baroque des Hohenzollern. La décision prise par le gouvernement a soulevé la colère des Berlinois de l'Est, qui se sentent méprisés. Dieter Frick lève les yeux au ciel. «Comme si Berlin avait besoin d'un palais du XIXe siècle!»

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Correspondant du Devoir à Paris

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