Espagne - L'enjeu caché des clôtures de Ceuta et Melilla

À compter de l'entrée de l'Espagne dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1986, le statut des territoires périphériques de la péninsule Ibérique a connu une véritable révolution. À l'instar du chapelet d'îles que le pays compte au large de l'Afrique, tous ces territoires sont alors devenus des territoires de la CEE.

Or Ceuta et Melilla sont deux enclaves espagnoles en plein coeur du Maroc septentrional, acquises depuis la fin de la Reconquista. La première a été annexée en 1497 et la seconde l'a été en 1668, dans la foulée du Traité de Lisbonne.

L'histoire contemporaine de ces deux territoires a connu un véritable tournant à la fin de la guerre froide: sous l'effet de la pression migratoire et en raison de l'augmentation drastique de l'immigration clandestine, le gouvernement espagnol a choisi en 1993 d'enfermer ces deux villes derrière une barrière qu'il n'a cessé, tout au long des années 1990, de renforcer et de rénover à grand renfort de technologies élaborées. Autour de Melilla, une double clôture s'étend sur 10,5 kilomètres: la clôture externe s'élève à 3,5 mètres, tandis que la clôture interne atteint 6 mètres à certains endroits.

Toutes deux sont surmontées de barbelés pour dissuader les immigrants clandestins de passer par-dessus. La surveillance est assurée par 106 caméras vidéo fixes, une structure d'écoute et un système à infrarouge.

Autour de Ceuta, la double clôture s'étend sur 7,8 kilomètres, le long de laquelle sont déployés plus de 300 policiers et plus de 600 officiers de la Garde civile espagnole. Cette infrastructure bénéficie des mêmes atouts technologiques que la première, mais il faut y ajouter une surveillance constante par hélicoptères, mise en place depuis les attaques massives menées par des groupes d'immigrants durant l'automne de 2005.

Clôtures renforcées

Le gouvernement espagnol a débloqué, au début de l'année 2009, un budget considérable pour rénover et renforcer les clôtures équipées de barbelés à lames de rasoir qui entourent ces deux territoires.

Pour autant, l'érection d'une clôture n'a bien souvent pour seul effet que de déplacer les flux migratoires. Plus encore, les immigrants clandestins qui atteignent le territoire espagnol par cette voie demeurent une minorité.

Car à cet objectif d'enrayer l'immigration clandestine vient s'en ajouter un autre, à plus long terme. En effet, devant la volonté de plus en plus affirmée du Maroc de restaurer son intégrité territoriale en récupérant tous les territoires espagnols en sol nord-africain, la politique de barrières menée par l'Espagne peut alors être vue comme un moyen de renforcer sa position dans le nord du pays et d'imposer durablement le statu quo qui prévaut dans la région.

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Professeur de relations internationales à l'Université de Fez, Saïd Saddiki est également conseiller pour les affaires internationales au Centre d'études internationales de Rabat, au Maroc.