Comment la France a gagné la bataille du rosé

Longtemps accusés de fabriquer de la piquette, les producteurs de rosé ne veulent surtout pas que leurs vins soient associés à un produit bas de gamme.
Photo: Agence France-Presse (photo) Longtemps accusés de fabriquer de la piquette, les producteurs de rosé ne veulent surtout pas que leurs vins soient associés à un produit bas de gamme.

Paris — La nouvelle est tombée dès le lendemain des élections européennes. Aussitôt, toute la France a poussé un grand soupir de satisfaction. Lundi matin, la Commission européenne a annoncé qu'elle renonçait à autoriser le coupage des vins pour obtenir du rosé. Depuis quelques mois, le petit monde des viticulteurs français était en émoi. Alors que les premières bouteilles de rosé arrivent sur les tables avec le printemps, l'Union européenne allait commettre un véritable sacrilège.

Autorisé dans des pays comme l'Australie, les États-Unis, le Chili et l'Afrique du Sud, le coupage des vins consiste à rajouter un peu de vin rouge au vin blanc pour faire du rosé. Ce procédé est considéré comme une hérésie par les nombreux producteurs français, italiens, espagnols et allemands qui élèvent leurs rosés en pratiquant une macération traditionnelle.

En France, la seule appellation autorisée à pratiquer le coupage est le Champagne. Pour le reste, la couleur rosée est obtenue par un contact limité entre le jus et la peau des raisins. La vinification se déroule, elle, comme pour un vin blanc. Récemment, un journaliste de la chaîne de télévision France 2 a caché un rosé coupé parmi des productions traditionnelles. Les experts qui ont fait la dégustation ont immédiatement découvert l'intrus. Mais ce verdict n'est pas partagé par tous puisque le chroniqueur suisse Pierre Thomas a fait la même expérience et que le jury n'y a vu que du feu.

Pour les viticulteurs, l'enjeu était de taille. Avec 30 % de la production mondiale, la France est le principal producteur de rosé, devant l'Italie et l'Espagne, qui exportent l'essentiel de leur production. Il faut dire que le rosé est la seule variété de vin dont la consommation est aujourd'hui en hausse. Il représente aujourd'hui 12 % de la consommation française.

Depuis lundi, les viticulteurs crient victoire. «Il était clair ces dernières semaines qu'une majorité de notre secteur viticole pensait que mettre un terme à l'interdiction du coupage allait saper l'image du rosé traditionnel», a déclaré la commissaire à l'Agriculture Mariann Fischer Boel. Pourtant, il y a à peine un mois, la Commission européenne n'entendait rien céder. Il s'agissait de permettre aux producteurs européens, disait-on, d'affronter la concurrence à armes égales et de s'ouvrir de nouveaux marchés comme la Chine. Certains producteurs bas de gamme se réjouissaient d'avance à l'idée de pouvoir écouler des vins blancs de mauvaise qualité en les colorant légèrement.

Le président de la Commission José Manuel Barroso a défendu le projet jusqu'à la dernière minute. Lundi, il a nié avoir fait un «cadeau» au président Nicolas Sarkozy, qui s'était montré réticent à la reconduction de son mandat. Selon certaines sources, la France avait réussi à recueillir suffisamment d'appuis dans les capitales européennes pour bloquer la décision finale qui devait être prise le 19 juin prochain.

Jusqu'à ce que les producteurs se manifestent, Paris ne trouvait pourtant rien à redire à ce projet. Le 29 janvier, la France avait même voté l'avant-projet de règlement avec les 26 autres pays européens. Une partie des producteurs avaient alors abandonné le combat, exigeant plutôt un étiquetage distinguant les rosés artisanaux des rosés de coupage.

Le tollé a eu un écho particulier dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, traditionnellement courtisée par la droite. En pleine campagne des élections européennes, les arguments des viticulteurs ont porté. «Le rosé, c'est quelque chose de très subtil qui a beaucoup d'arôme. Ce coupage, ce n'est même plus du rosé», affirmait Linda Schaller, directrice commerciale du Château Les Crostes, à Lorgues dans le Var.

En réalité, les grands crus classés, comme le Château Roubine ou le Château Saint-Marti, ainsi que les AOC, qui représentent 43 % des rosés français, ne risquaient pas grand-chose. «Nos vins ne risquent pas d'être directement concurrencés par du vin de coupage, mais c'est l'image même du rosé qui était en jeu dans cette affaire», expliquait Valérie Riboud-Rousselle, propriétaire du Château Roubine. De nombreux producteurs se souviennent de cette époque où des producteurs de la Loire avaient envahi le marché néerlandais avec des vins de coupage. Le marché s'est vite effondré, et il a fallu des années pour le rebâtir.

Longtemps accusés de fabriquer de la piquette, les producteurs de rosé ne veulent surtout pas que leurs vins soient associés à un produit bas de gamme. Ils ont manifesté à Bruxelles et multiplié les lobbies en pleine période électorale. Ils avaient d'ailleurs l'opinion de leur côté puisque 87 % des consommateurs interrogés se sont déclarés contre la mise en marché de vins coupés.

Autoriser le coupage aurait ruiné «30 ans d'efforts, avec des investissements très importants, pour améliorer la qualité du rosé», selon Xavier de Volontat, président de l'Association générale française de la production viticole. «La tradition l'a emporté», s'est félicité le ministre italien de l'Agriculture Luca Zaia. Michel Barnier, le ministre français de l'Agriculture, a aussi salué une décision de nature «à préserver notre modèle alimentaire».

Pour le président des Jeunes agriculteurs du Var, Sylvain Audemard, il s'agit d'une victoire de «l'Europe des terroirs, des hommes et du savoir-faire contre l'Europe de l'argent». Et le jeune viticulteur d'ajouter sur un ton cocardier: «On sait faire du vin depuis 2500 ans et ce ne sont pas les pays du Nouveau Monde qui vont nous apprendre les pratiques oenologiques.»

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