Phoque: c'est fini en Europe

Le Fonds international pour la protection des animaux avait installé hier un loup-marin géant devant l’édifice du Parlement européen, à Strasbourg, où les députés ont approuvé par une écrasante majorité le boycottage des produits dérivés d
Photo: Agence France-Presse (photo) Le Fonds international pour la protection des animaux avait installé hier un loup-marin géant devant l’édifice du Parlement européen, à Strasbourg, où les députés ont approuvé par une écrasante majorité le boycottage des produits dérivés d

Paris — Après des années de débats et d'innombrables campagnes médiatiques, le Parlement européen a finalement banni hier le commerce des produits dérivés du phoque sur le territoire des 27 pays membres de l'Union européenne. Alors que le Canada envisageait hier de traîner l'Europe devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la résolution a été adoptée par une écrasante majorité de 550 députés. Seuls 49 élus se sont opposés à cet embargo, qui fait largement consensus dans les opinions publiques européennes. Après des années de débat, «le dossier est clos!» a affirmé Cezary Lewanowicz, attaché de presse au Parlement européen.

La réaction a été rapide à la Chambre des communes, où les députés ont adopté une motion afin de tenir un débat d'urgence en soirée pour condamner le vote européen. Son libellé affirme que «la chasse aux phoques est humaine, légitime sur le plan économique» et que la décision du Parlement européen «est mal fondée, incendiaire et contre-productive». Le ministre du Commerce international, Stockwell Day, réclame quant à lui une exemption pour les pays qui, comme le Canada, pratiquent la chasse «sans cruauté». Sinon, dit-il, le Canada n'hésitera pas à avoir recours à l'OMC.

Cela n'empêchera pas tous les produits de cette chasse, jugée «cruelle» par les députés européens, d'être interdits de vente dans une dizaine de mois. Ce boycottage s'applique aux peaux, aux huiles, aux organes, à la viande et aux suppléments alimentaires (oméga 3). Pour le commissaire européen à l'Environnement, Stavros Dimas, il ne fait pas le moindre doute que la chasse aux phoques est une pratique «répugnante». Le rapporteur britannique, Diana Wallis, a néanmoins admis que cette décision pourrait nuire au développement des communautés inuites.

La décision prise hier ne souffre que trois exceptions. La première concerne les chasses traditionnelles des Inuits et autres «populations indigènes» qui pourront vendre certains produits. Mais ce sera à petite échelle puisque la dérogation ne concerne que les «chasses de subsistance», explique Cezary Lewanowicz. Le Parlement a pris soin d'éviter le mot «autochtone» afin d'exclure les populations, comme celle des Îles de la Madeleine, qui jugent que cette chasse fait aussi partie de leur culture.

Seront aussi exemptées les chasses aux phoques qui se pratiquent en Suède, en Finlande et en Écosse et qui visent essentiellement à préserver les stocks de poissons. Mais leur produit ne pourra être vendu que localement et de façon non commerciale. La Commission européenne sera chargée d'établir des quotas. Enfin, un individu pourra occasionnellement importer des produits dérivés du phoque pour son usage personnel.

Les organisations animalistes se sont réjouies de cette victoire qui couronne 30 ans d'intenses campagnes médiatiques. «C'est une victoire sur la barbarie», selon Christophe Marie de la Fondation Brigitte Bardot. L'ancienne vedette de cinéma, qui fut la première d'une longue liste de stars à venir poser sur les glaces de l'estuaire du Saint-Laurent, a déclaré à Associated Press qu'elle était «sur un petit nuage».

«Le vote d'aujourd'hui au Parlement européen marque une victoire historique», a déclaré Mark Glover, directeur britannique d'Humane Society International. Cette décision devrait, dit-il «permettre à des millions de phoques d'échapper à un destin horrible». L'organisation a fait circuler à Strasbourg plusieurs sondages indiquant qu'une majorité de Canadiens étaient aussi opposés à cette chasse saisonnière.

La décision du Parlement intervient après que neuf États membres, dont les Pays-Bas, l'Allemagne et la Belgique, eurent adopté des résolutions semblables. Le consensus européen a été arraché il y a quelques semaines grâce à un compromis négocié avec la Suède, la Finlande et le Royaume-Uni. L'adoption définitive au prochain conseil des ministres européens ne sera donc qu'une formalité.

Réponse discrète à Ottawa

Malgré les menaces de recours à l'OMC, la réponse canadienne n'en a pas moins été plutôt discrète hier. Tout au plus, la ministre des Pêches et des Océans, Gail Shea, s'est-elle présentée devant les journalistes quelques minutes en fin de journée pour déplorer que la décision européenne ne soit «pas fondée sur les faits». Ottawa se donne quelques jours pour étudier la situation et pour décider «très prochainement», dit la ministre, s'il portera la cause devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Pas question pour l'instant d'adopter des mesures de représailles. «On ne peut pénaliser le reste du pays à cause de ce problème particulier», dit même la ministre. Mme Shea estime que le gouvernement canadien a bien travaillé, même s'il n'a pas été capable de convaincre les Européens.

La sénatrice libérale Céline Hervieux-Payette, qui suit ce dossier depuis des années, a été beaucoup plus critique. Selon elle, les députés européens «se sont mêlés de ce qui ne les regarde pas pour se donner bonne conscience». Évoquant les électeurs européens, elle a affirmé qu'ils «s'étaient fait laver le cerveau».

Les libéraux soupçonnent le gouvernement de ne pas vouloir mettre en péril les négociations d'un traité de libre-échange avec l'Europe, qui débutent aujourd'hui même à Prague. «Le gouvernement Harper est devenu inefficace lorsqu'il s'agit de protéger les emplois liés à la chasse au phoque», a déclaré le député libéral Denis Coderre. L'exemption accordée aux Inuits «ne nous aidera pas quand le marché des produits du phoque sera détruit», a affirmé Mary Simon, présidente du Regroupement des Inuits du Canada.

Et les cultures humaines...

Tous les écologistes européens ne partagent pas le choix de leurs députés. «Les cultures humaines sont aussi importantes que la biodiversité», a dit Despina Symons du European Bureau for Conservation and Development, basé à Bruxelles. Selon cette environnementaliste jointe hier à Strasbourg, les Européens n'ont eu droit qu'à une seule version des faits. «Nous, on se base sur les faits, pas sur l'émotion, dit-elle. Les populations de phoques ne sont pas menacées et il y a moyen de les tuer sans cruauté.»

Bernard Guimont, président de la compagnie Tamasu qui commercialise les produits du loup-marin, accompagnait une petite délégation canadienne à Strasbourg. «Les Européens se donnent bonne conscience en permettant la chasse traditionnelle», dit-il. Selon M. Guimont, dont la compagnie mise sur une technique permettant de greffer des valves cardiaques de phoque sur des humains, les Autochtones seront doublement affectés par ce nouvel embargo. D'abord, parce que la chasse diminuera. Ensuite, parce que la recrudescence des mammifères fera diminuer les stocks de poisson.

Guimont ne met pas trop d'espoir dans le recours à l'OMC, qui prend du temps et ne donne pas toujours des résultats probants, dit-il. Il juge les moyens des chasseurs dérisoires à côté de ceux des puissants lobbys animalistes qui courtisent les députés européens depuis des années. «On ne peut pas rivaliser avec eux.»

On saura aujourd'hui, alors que s'ouvre le sommet Canada-Union européenne à Prague, si le premier ministre Stephen Harper entend hausser le ton envers les Européens à ce propos.

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Correspondant du Devoir à Paris

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Avec Hélène Buzetti à Ottawa

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