Le nouveau Belfast

Tom Hartley, maire de Belfast
Photo: Tom Hartley, maire de Belfast

Même si des murs couverts de graffitis y séparent toujours les quartiers «catholiques» des quartiers «protestants», Belfast n'est plus le champ de bataille qu'il a été pendant les trois décennies de «Troubles» qui ont officiellement pris fin, en 1998, avec l'accord «du Vendredi saint». Tom Hartley, un militant de longue date du Sinn Féin, le grand parti nationaliste irlandais, décrit plutôt la capitale de l'Irlande du Nord, dont il est actuellement le maire, comme une ville «de festivals», qui résiste même à la récession grâce à quelques grands chantiers et aux touristes attirés par la créativité de ses artistes et de ses écrivains.

«Le Belfast dans lequel j'ai grandi a disparu. Il y a une nouvelle mentalité: la ville est plus ouverte, nous nous employons à la rendre plus tolérante», a dit ce politicien, historien et écrivain à ses heures, dans une entrevue accordée cette semaine au Musée McCord, qui présente une exposition sur les Irlandais du Québec.

Tom Hartley a décrit avec beaucoup de verve et une passion teintée d'humour le potentiel économique de sa ville et les quartiers résidentiels qui y ont remplacé les chantiers navals où a été construit le Titanic (parmi bien d'autres navires). Il a parlé tout aussi volontiers de la grande tradition littéraire d'un pays qui a vu naître Yeates, Joyce, Beckett et, plus récemment, le poète nobélisé Seamus Heaney.

Il défend aussi, avec encore plus de conviction peut-être, le «processus de paix» en cours dans la partie nord de la verte Érin.

Ce processus laborieux, qui a permis de rétablir un gouvernement et un parlement locaux, a été mis à l'épreuve, le mois dernier, par deux attentats qui ont coûté la vie à deux militaires et à un policier. Les gestes en question ont été revendiqués par un groupe dissident de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), que les principaux partis nord-irlandais, toutes tendances confondues, soupçonnent de vouloir créer un vide politique qui servirait ses fins, notamment la poursuite d'activités criminelles, mais qui provoquerait aussi le retour en force de l'armée britannique.

«Non seulement ils n'ont pas réussi à miner le processus de paix, mais je crois qu'ils l'ont consolidé, a affirmé Tom Hartley, rappelant que le premier ministre unioniste, Peter Robinson, et le vice-premier ministre, Martin McGuinness, issu du Sinn Féin, ont rapidement condamné les attentats.

«Cette réaction très claire de la part des deux plus importants personnages politiques d'Irlande du Nord a empêché qu'un vide politique s'installe. Et loin d'être mis dans l'embarras, le Sinn Féin, grâce à la déclaration de Martin McGuinness, a montré qu'il n'y a pas d'ambiguïté dans sa position», a dit Tom Hartley, qui a déjà occupé les fonctions de secrétaire général et de président du Sinn Féin.

En mars, il avait lui-même tenu un point de presse en compagnie d'un politicien loyaliste, Frankie Gallagher, pour condamner les attentats.

«Le message est très clair: nous ne voulons pas retourner en arrière. La société ne veut pas d'un retour aux conflits alors que nous pouvons créer le processus politique qui nous apportera la stabilité et la prospérité», a martelé M. Hartley, qui faisait la tournée des communautés irlandaises de Montréal, Halifax et Toronto.

Le Lord Mayor de Belfast est en politique active depuis 40 ans. «J'ai débuté à une époque de grand bouleversement, rappelle-t-il. À la fin des années 60, on revendiquait les droits civiques. J'ai conclu qu'on ne peut bénéficier de droits civiques sans droits nationaux.»

«Conflit», «guerre civile», ou encore «Troubles», comme le Royaume-Uni désigne officiellement cette période violente? M. Hartley ne s'objecte à l'emploi d'aucune de ces expressions, mais précise: «En fait, c'était un soulèvement de la part de gens qui étaient traités comme des chiens et qui ont dit que c'en était assez.»

Le jour du Vendredi saint 1998, les grands partis nord-irlandais se sont entendus sur une formule de partage du pouvoir qui a permis la réouverture du Parlement de Stormont, qui était fermé depuis 1972, et qui a mené au désarmement des milices qui leur étaient plus ou moins étroitement associées.

Aujourd'hui, les ténors républicains (ou nationalistes) et unionistes (ou loyalistes) s'affrontent surtout au sein de l'assemblée régionale, sauf quand celle-ci est paralysée comme cela s'est produit à quelques reprises depuis dix ans.

La grande question de fond n'est pas réglée pour autant. Le rêve d'une réunification de l'Irlande n'a jamais été abandonné. «Je crois qu'historiquement, nous pouvons montrer que le gouvernement anglais est mauvais pour l'Irlande, qu'il a mené à la division et au conflit», a affirmé Tom Hartley.

«En tant que personne qui a grandi au sein de la communauté nationaliste et républicaine, je crois que la seule façon d'obtenir une paix durable est de faire en sorte que tout le peuple d'Irlande décide de son futur en tant que société, a-t-il poursuivi. Le grand défi qui attend le Sinn Féin, c'est de convaincre les unionistes qu'il est dans leur intérêt de vivre dans un système politique qui s'applique à toute l'île.»

D'ailleurs, note-t-il, la notion de frontière disparaît en Irlande, comme dans le reste de l'Union européenne. «Dans ce contexte européen, nous devons commencer à voir dans l'Irlande une seule unité économique. Or, l'économie et la politique sont les deux côtés d'une même médaille», ajoute-t-il.

Belfast demeure une ville divisée, les murs (peace lines) érigés entre Falls Road et Shankill Road, et entre d'autres quartiers, sont toujours en place. «Bien sûr, cela témoigne d'un certain échec, concède Tom Hartley. Mais il appartient aux communautés locales de s'engager et de décider quand les murs seront démantelés. Je suppose que ces communautés se sentent encore vulnérables. Si vous abattez les murs trop tôt, vous pourriez avoir une crise. Il est préférable de créer d'abord la confiance réciproque et de rassembler les communautés autour de causes communes, sur des enjeux comme la pauvreté, l'éducation, la santé et les services à la communauté.»

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