La mobilisation monte d'un cran

Quelque 78 % des Français trouvent le mouvement de protestation «justifié».
Photo: Agence France-Presse (photo) Quelque 78 % des Français trouvent le mouvement de protestation «justifié».

Paris — Pour la seconde fois en moins de deux mois, de gigantesques manifestations ont déferlé sur la France. Fortes du soutien d'une large majorité de l'opinion, entre 1,2 et 3 millions de personnes sont descendues dans les rues sous un soleil de printemps à l'appel des huit principales organisations syndicales du pays. D'importants cortèges ont défilé dans plus de 200 villes, les plus imposants se retrouvant à Marseille, Lyon, Toulouse, Lille et Paris.

Dans la capitale, le métro a été envahi dès la matinée par des milliers de manifestants transportant pancartes et bannières. Destination: place de la République, où le cortège s'est ébranlé vers 14h. La marée humaine, estimée par les syndicats à 350 000 personnes (85 000 selon les policiers), est arrivée à la place de la Nation deux heures plus tard, alors que des milliers de protestataires piétinaient toujours à République. Étant donné l'importance de la foule, un itinéraire de dégorgement a dû être ouvert. Policiers et syndicalistes s'entendent pour dire que le nombre de manifestants était plus élevé que le 29 janvier dernier, alors que d'énormes manifestations avaient secoué le pays. La progression serait de 25 %, selon le numéro 2 de la CGT, Maryse Dumas.

Sur le plan de la grève proprement dite, il semble que le mouvement ait été un peu moins suivi. Mais il a touché plus d'entreprises du secteur privé. On retrouvait d'ailleurs dans les cortèges de nombreux salariés d'entreprises qui ont récemment subi des mises à pied, comme ceux des magasins La Redoute et de la pétrolière Total. À Compiègne, 10 000 personnes ont manifesté aux côtés des salariés du fabricant de pneus Continental, dont l'usine fermera bientôt. Dans l'enseignement, environ 30 % des professeurs ont quitté le travail. Les transports régionaux ont été assez perturbés, mais le métro parisien roulait presque normalement.

Après les manifestations du 29 janvier, le président Nicolas Sarkozy avait convoqué un «sommet social» et annoncé des mesures en faveur de l'emploi et des plus démunis. Cette fois, il ne devrait y avoir ni allocution télévisée ni rencontre au sommet. Retenu à Bruxelles par un conseil européen, Nicolas Sarkozy a pour une rare fois dérogé à son habitude et envoyé son premier ministre au bâton.

Sur les ondes de TF1, François Fillon a prévenu qu'aucune nouvelle mesure sociale n'était à l'ordre du jour et «certainement pas un nouveau plan de relance». Même s'il juge l'inquiétude des Français «légitime», il n'est pas question de revoir la politique de relance, qui demeurera axée sur l'investissement dans quelques grands secteurs industriels et peu orientée vers la consommation. Supportant déjà d'importants déficits publics, la France est un des pays européens qui a le moins investi dans la relance. Même les exhortations récentes du président américain n'y ont rien fait. «Cette année, on a doublé le déficit de notre pays», a rappelé François Fillon.

«Le gouvernement devra accepter de rediscuter avec les syndicats», a répliqué Bernard Thibault, président de la CGT. Le front uni des syndicats souhaite un plan de relance plus massif. Plusieurs ténors socialistes ont participé aux manifestations. La première secrétaire du parti, Martine Aubry, était à Lille. «Aujourd'hui, nous nous enfonçons dans la crise comme sur un toboggan sans avoir un effort de relance», a-t-elle déclaré à l'agence Reuter. Martine Aubry réclame notamment une prime de 500 ¤ (750 $) pour les petits salariés. Elle s'en prend particulièrement au «bouclier fiscal» qui limite à 50 % le taux d'imposition des plus fortunés. L'ancienne candidate socialiste Ségolène Royal était dans sa région, à Poitiers, où elle s'est dite choquée d'entendre le premier ministre déclarer qu'il n'y aura pas de changement de cap. «Il y a trois hypothèses: soit ce gouvernement est totalement méprisant, soit il est incompétent, soit il est obstiné», a-t-elle déclaré.

Selon un sondage de l'IFOP réalisé pour Paris Match, 78 % des Français trouvent ce mouvement de protestation «justifié». Ses partisans sont même majoritaires (53 %) parmi les électeurs de droite. Plus tôt cette semaine, Laurence Parisot, présidente du Medef (le Conseil du patronat français), avait dénoncé les «coûts [de la grève générale] en termes de démagogie et d'illusions créées». Elle avait aussi accusé la CGT de «provoquer des destructions d'emplois».

Tout au long des cortèges, les manifestants redoublaient de sarcasmes. À côté des traditionnels «Casse-toi pauvre con» inspirés d'une réplique de Nicolas Sarkozy, on trouvait d'autres slogans comme «La France n'est pas une Rolex, elle n'est pas à vendre» faisant allusion à la célèbre montre du président. À Toulouse, des manifestants délurés ont organisé le procès du «roi Sarkoval» sur la grande place du Capitole. Pendant ce temps, à Nantes, on tenait un atelier d'écriture de doléances, une tradition qui date du XIVe siècle et qui s'est surtout développée à l'époque de la Révolution.

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Correspondant du Devoir à Paris

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