L'entrevue - Culture contre violence

Claude Dilain
Photo: Claude Dilain

À l'automne 2005, Clichy-sous-Bois s'enflammait comme la plupart des banlieues-HLM de la région parisienne. Une fois les carcasses de voitures brûlées ramassées, le maire Claude Dilain revenait avec la réponse la plus concrète qu'il ait pu trouver pour contrer la violence: la culture. Rencontre avec un homme remarquable.

Quand les banlieues françaises ont explosé, il y a quelques années, Clichy-sous-Bois s'est embrasé aussi. «Pendant quatre longues, interminables nuits», raconte Claude Dilain, qui participait à l'atelier «Culture et politique» de la bourse RIDEAU à Québec, où il nous a accordé cette entrevue. «Puis, alors que les affrontements avec les forces de l'ordre s'étiraient ailleurs sur presque un mois, le calme est revenu.»

Dès que les carcasses d'auto et les éclats de verre ont été enlevés, le maire socialiste de cette petite ville de 30 000 habitants est revenu proposer sa vision d'un territoire à partager: la culture. «Parce que c'est la façon la plus concrète d'investir dans le vivre-ensemble; la culture est en fait le seul lieu où nous pouvons vraiment partager des choses, échanger. C'est une sorte de colonne vertébrale autour de laquelle on peut construire la cohésion sociale.»

Ces propos paraissent étonnants à première vue — même si les politiques culturelles du gouvernement conservateur sont en train d'en faire la preuve —, mais le maire Dilain est formel: l'action culturelle est beaucoup plus efficace et beaucoup plus «rentable» que le fait de repeindre les façades des maisons et les cages d'escalier délabrées.

L'espoir et la fierté

Comme toutes les banlieues érigées dans les années 1960 et 1970 en France, Clichy-sous-Bois est peu à peu devenu une ville fragmentée: on retrouve le même phénomène tout autant dans les quelque 150 villes hérissées de HLM qui entourent Lyon, Marseille et Lille que dans celles de la périphérie parisienne. Aujourd'hui, 80 % de la population vit là dans des «habitations collectives».

«Le petit village d'à peine 5000 habitants des années 50, explique le maire, a subi deux vagues d'urbanisation massive caractérisées par une paupérisation de plus en plus marquée. Depuis le départ des classes moyennes pour lesquelles tout cela a été construit, les nouveaux habitants n'ont bientôt plus trouvé les moyens de payer les charges: les bâtiments sont mal entretenus, et chaque nouvel arrivant habite un logement de plus en plus délabré.

«Après les pieds-noirs, les Maghrébins puis les Turcs, ce sont maintenant les Noirs des pays subsahariens, des Maliens surtout, qui y sont installés; ils forment environ le tiers de la population. Clichy-sous-Bois est une ville éclectique, un creuset de cultures diverses... Pourtant, il n'y a pas de services chez nous, pas d'administration publique ni de transport en commun dignes de ce nom: nous sommes à peine à un peu plus de 15 kilomètres de Paris et l'on doit mettre au moins une heure trente pour atteindre le centre-ville! Nous vivons dans une banlieue enclavée: c'est inadmissible... mais c'est comme ça!»

Pas étonnant que la situation semble parfois sans issue et que Claude Dilain ait vu dans les yeux des manifestants, ces quatre longues nuits, des choses qu'il ne veut plus voir et qui ressemblent au désespoir le plus profond. «La culture ouvre sur l'espoir, poursuit-il, et souvent sur la fierté. C'est de cela que nous avons besoin dans les banlieues, tout autant que de bureaux d'information pour les chômeurs. D'ailleurs, c'est le seul terrain sur lequel peuvent se rencontrer des concitoyens d'origines et de cultures aussi diverses.»

Une image positive

Depuis près d'une quinzaine d'années maintenant, l'administration du maire Dilain, un fils d'ouvrier de la région qui est devenu pédiatre, investit dans la culture. Il a fait reconstruire la bibliothèque puis la médiathèque de sa petite ville. Il a aussi encouragé une troupe de comédiens professionnels, installés sous un chapiteau permanent devant la mairie, à travailler avec les jeunes: cela a donné la création de La Résistible Ascension d'Arturo Ui de Brecht, qui a connu un succès tellement phénoménal dans la communauté qu'il a fallu en donner des représentations supplémentaires puis même reprogrammer. En rappel, la même équipe travaille maintenant sur Britannicus de Racine. Il ajoute que tous les jeunes qui ont participé à ce projet ont comme par hasard vu leurs résultats scolaires s'améliorer considérablement...

Claude Dilain a aussi proposé à des photographes et à des écrivains de se pencher sur sa ville. Il insiste beaucoup sur le fait d'éliminer les «inégalités culturelles» qui font qu'à compétences égales, les jeunes des banlieues sont défavorisés parce qu'ils ne partagent pas les mêmes langages codés ou la même «culture» que ceux des villes. Prenant position dans un débat qui passionne les Français, il est de ceux qui voient «de façon très positive» le projet de décentralisation de la Comédie française à Bobigny.

Aujourd'hui, Clichy-sous-Bois compte un chapiteau permanent, un conservatoire de musique et une grande salle de spectacles polyvalente de 600 places, à laquelle est annexée une plus petite pouvant accueillir 40 personnes, où Claude Dilain et son programmateur Gérard Auger — un homme qui travaille fréquemment avec les diffuseurs québécois — entendent présenter des petites formes pour les jeunes enfants.

«Notre ville est jeune, conclut-il: plus de 50 % de la population a moins de 25 ans. Investir dans la culture ne règle pas tout, évidemment, et ça n'élimine pas les voyous. Mais pour nous tous, à Clichy-sous-Bois, il est important de nous donner collectivement une image positive. Après tout, nous sommes plus de 29 900 Clichois qui ne brûlent pas de voitures. Et nous voulons vivre ensemble une vie meilleure.»

Maire socialiste de Clichy-sous-Bois depuis 1995, Claude Dilain est aussi président de l'Association des maires Ville et Banlieue de France et fut jusqu'en 2005 vice-président du Conseil national des villes.

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