Des quotas contre les sans-papiers

Un bateau d’immigrants clandestins intercepté en territoire espagnol en 2006. Ceux qui réussissent à franchir les frontières ne sont pas sauvés pour autant: la police les traque aujourd’hui avec acharnement.
Photo: Agence Reuters Un bateau d’immigrants clandestins intercepté en territoire espagnol en 2006. Ceux qui réussissent à franchir les frontières ne sont pas sauvés pour autant: la police les traque aujourd’hui avec acharnement.

Pour remplir des quotas, la police nationale traque les sans-papiers partout. Et l'image «humaniste» des socialistes en prend pour son rhume.

Madrid — James Aweya se souviendra douloureusement de son séjour à Madrid, où cet ingénieur en électronique était invité par un centre de recherche. La semaine dernière, ce Canadien de 47 ans d'origine ghanéenne se trouvait à l'aéroport de Barajas, sur le point de rentrer chez lui. Soudain, des policiers le jettent au sol, lui passent les menottes et le rudoient violemment.

Une heure plus tard, il est relâché, sans excuse ni explication. Les policiers se sont trompés de cible, ils cherchaient à interpeller un clandestin. Or, notre ingénieur noir avait ses papiers en règles. L'épisode, dont la presse s'est fait l'écho, illustre un scandale qui salit l'image «humaniste» du gouvernement socialiste de José Luis Zapatero: la chasse aux clandestins pour remplir des quotas d'arrestations. Quitte à tomber dans le délit de faciès et à pratiquer l'amalgame entre étrangers illégaux et délinquants.

Dans la capitale, la police nationale traque les clandestins un peu partout: dans l'aéroport, les gares, les bouches de métro, voire dans la rue ou sur des chantiers. Le scandale a éclaté lorsque les médias ont divulgué une directive policière affichée dans un commissariat de Vallecas, au sud-ouest de Madrid. Il y est recommandé aux agents d'«interpeller des sans-papiers, quels qu'ils soient, en dehors du district si besoin est». Car il s'agit avant tout de faire du chiffre. Dans ce commissariat, le quota est fixé à 35 détentions par semaine.

Embarrassé, le ministre de l'Intérieur, Alfredo Perez Rubalcaba, s'est emmêlé les pinceaux. Dans un premier temps, il a affirmé: «La police a des objectifs quantitatifs pour combattre les délits», une façon d'admettre l'existence d'une politique de quotas. Puis, il s'est ravisé: «Aucun responsable policier n'a donné une telle consigne», laissant entendre qu'il s'agissait d'un dérapage local et isolé. Ce n'est pas l'avis des syndicats policiers.

Ainsi, Alfredo Perdiguero, de l'Union fédérale de police (UFP) soutient que «chaque semaine, le préfet de police donne l'ordre aux commissariats d'arrêter un certain nombre d'étrangers». La pratique remonterait à octobre 2008. Selon une autre source policière, les agents auraient pour consigne d'interpeller en priorité les sans-papiers marocains, car leur rapatriement serait moins coûteux que pour les Latino-Américains.

À la lumière des accusations qui se multiplient dans la presse, relayées par l'opposition de droite, il semble que cette traque s'étende à l'échelle nationale. Et les trois syndicats policiers d'assurer que les hauts responsables sont au courant de cette pratique, «au minimum le directeur de la police, Francisco Vàzquez».

Dans les pages du quotidien El Mundo, de nombreux témoignages de policiers préférant l'anonymat dénoncent des pressions. «On exerce sur nous une forme de chantage. Si on n'est pas disposé à arrêter des sans-papiers dans les parcs, les bouches de métro ou les locutorios [des cabines de téléphone pour étrangers], on nous menace de nous placardiser ou nous renvoyer», accuse l'un deux.

Dans son commissariat, le quota est fixé à 25 détentions par mois. Mais, comme les délits ne sont pas fréquents dans sa zone, les agents sont priés d'aller «chasser des clandestins où bon leur semble».

Chômage

Parfois, l'excès de zèle pousse des policiers à sévir dans les files d'attentes de l'Inem (l'ANPE espagnole) ou à l'entrée des entreprises. «On nous oblige à arrêter non pas des délinquants étrangers, se plaint un policier, mais des employés d'origine étrangère qui vont pointer, la gamelle à la main. On doit les interpeller pour le simple fait de ne pas avoir de papiers.»

Venant du gouvernement socialiste de Zapatero, cela fait un peu désordre. Depuis son arrivée au pouvoir en 2004, il n'a eu de cesse de vanter l'apport positif des immigrés, qui représentent aujourd'hui 8,8 % de la population, dans l'économie espagnole.

En 2005, alors que la croissance tutoyait les 4 %, les socialistes avaient légalisé 580 000 sans-papiers en trois mois, ce qui avait alors valu à Zapatero les reproches rageurs de Nicolas Sarkozy. Avec la crise, les choses ont radicalement changé. Frappée par un chômage de 14 %, l'Espagne a choisi la fermeté: renforcement des contrôles aux frontières, séjours plus long dans les centres de détention, et rapatriements massifs (plus de 100 000 depuis 2007).

Quant au ministre de l'Intérieur, Pérez Rubalcaba, il se présente comme un modèle d'efficacité contre l'immigration illégale. Le quotidien El País, pourtant proche des socialistes, a dénoncé cette augmentation des arrestations de clandestins: «Le fait de ne pas avoir ses papiers en règles, c'est une faute administrative, pas un délit. Cela revient à associer l'immigré au délinquant. Le gouvernement doit mettre un terme à cette dérive sécuritaire.»

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