Un écart de langage qui intrigue

Québec — L'expression «avoir la plotte à terre» demeurait une énigme hier, pour plusieurs spécialistes de la langue. Sa célébrité soudaine, elle la doit au député français Pierre Lasbordes, de l'UMP, qui, croyant user d'une formule amicale, a lancé à Jean Charest, mardi: «J'espère que vous n'avez pas trop la plotte à terre, comme on le dit au Québec.» M. Lasbordes certifiait hier que l'expression venait de «Rimouski en Gaspésie» (sic) et qu'elle figurait dans une liste trouvée par lui dans Internet. On la dégote en effet dans www.correspondants.org, dictionnaire «participatif», mais sa provenance n'y est aucunement expliquée.

Elle semble n'«avoir jamais été consignée dans un ouvrage», notait le linguiste de Radio-Canada, Guy Bertrand, hier. Après avoir fouillé dans une quinzaine de livres «depuis 6h [hier] matin», il conclut: «Ça ne semble pas venir de l'anglais non plus. On est dans la tradition orale.»

Ni le Dictionnaire des expressions québécoises (HMH), de Pierre Desruisseaux, ni le Dictionnaire québécois-français (Guérin), de Lionel Meney, sans doute le plus exhaustif de tous, n'en parle. Ce dernier aborde toutefois quatre significations québécoises de «pelote»: pubis, chatte, femme facile, fesse. Joint hier, M. Meney fait un rapprochement entre l'expression et celle, du français familier, «être sur les genoux». Ou, plus fort, «être sur les rotules». «C'est la même image de grande fatigue physique symbolisée par l'affaissement musculaire. Sauf qu'en français québécois [vulgaire], l'affaissement est encore plus prononcé qu'en français familier... On tombe plus bas encore!», éclate-t-il de rire.

Relâchement généralisé?

Pour plusieurs, le manque de prudence linguistique de M. Lasbordes s'inscrit dans un relâchement de plus en plus fréquent de la langue des politiciens français.

Le mauvais exemple viendrait de haut. Le président Nicolas Sarkozy a jeté aux poubelles la fine formule d'Alain Peyrefitte de «non-ingérence, non-indifférence», qualifiée de doctrine du «ni-ni», en lançant: «Honnêtement, c'est pas trop mon truc!» Il a aussi tutoyé sans ambages Jean Charest, qui ne lui a pas retourné le compliment. En France, rappelle Lionel Meney, une partie de la population déplore le langage «peu présidentiel» de M. Sarkozy. Malgré tout, il y a une «demande» pour que les politiciens soient moins formels; qu'ils se «décoincent, laissent la langue de bois».

L'auteure du Multidictionnaire, Marie-Éva de Villers, imagine mal les prédécesseurs de M. Sarkozy s'exprimant comme il l'a fait. Il tombe dans la «familiarité excessive». Mme de Villers y voit une «volonté de faire jeune, moderne, de choquer peut-être, un étalage assez consternant de "nouveau riche"». Elle se console: «Il semble être à peu près le seul de son espèce dans la sphère politique française, les Fillon, Aubry ou Royal recourant à un registre de langue nettement plus respectueux de ceux auxquels ils s'adressent.»
11 commentaires
  • Jean Lussier - Abonné 5 février 2009 00 h 19

    Confusion

    Faisons dans la vulgarité. M. Lasbordes confond les éléments. Il a pris la «terre» pour l'«air». Avoir « la plote» à l'air est une expression pas très jolie, mais qui exprime ce qu'a dû penser Jean Charest devant la vulgarité de son hôte Sarkozy. Faisons dans la réalité. M. Lasbordes (prononce-t-on les «s»?)n'a pensé à rien. M. Charest non plus.
    Jean Lussier

  • Sébastien Thériault - Inscrit 5 février 2009 00 h 20

    «Rimouski en Gaspésie»?

    Corrigez-moi si je me trompe, mais il me semble que Rimouski fait partie du Bas-Saint-Laurent!

  • Yves Côté - Abonné 5 février 2009 03 h 42

    L'image des Québécois en France

    Nous sommes-nous déjà questionné sur l'image des Québécois en France ? Le fait que bon nombre de Français s'amusent amicalement de les accueillir en usant de leurs plus familiers jurons sans que les Québécois ne rétablissent certains faits ne donne-t-il pas un indice révélateur de l'image des Québécois en France ? Et une idée du laxisme des Québécois qui voyagent à l'étranger ?
    Ne faudrait-il pas qu'un socio-linguiste s'intéresse enfin aux deux mots "canadien" et "québécois" en usage en France pour nous caractériser ? Quand donc l'un et l'autre sont-ils utilisés distinctement ? Je vous donne un indice : pour les Français, Félix est un Canadien partout où les Bougons sont Québécois... Continuez le raisonnement et dites-moi si, la prochaine fois où un Français vous manifestera sa sympathie en utilisant le mot québécois qui est le plus connu en France, vous continuerez à trouver cela très drôle ?
    Et quel est ce mot ?
    Je vous laisse le soin de le découvrir. Je vous donne toutefois un indice révélateur: les Mexicains s'en servent aussi pour nous distinguer des autres étrangers qui les fréquentent... Et nous trouvons cela très drôle.
    Alors, s'il vous plaît, à vous tous, chercheurs émérites des subtilités de la langue française, arrêtez de vous enfarger dans les fleurs du tapis et regarder la réalité la plus bête bien en face pour expliquer les choses: si une telle dérive linguistique arrive, c'est tout simplement parce que nous Québécois nous amusons individuellement de l'image de médiocrité que nous avons collectivement à l'étranger.
    Parce qu'à chaque fois qu'en France apparaît dans un média quelque chose d'exemplaire ou d'exceptionnelle, la chose est dite canadienne alors qu'à chaque fois qu'on fait dans l'ordinaire ou pire, cela est qualifié de québécois. Cette situation dure maintenant depuis des années et pour la changer, il faudra bien plus que les efforts de l'un ou de l'autre de nous. Il faudra une prise de conscience collective et une volonté générale à rétablir les faits.
    Ce qui ne me semble pas être pour demain, à en juger par les doctes analyses que je lis dans cet article...

  • - Abonnée 5 février 2009 10 h 23

    @Sébastien Thériault

    Vous avez raison, Rimouski fait parti de la région du Bas-St-Laurent. Le jeux de la pelote est en effet populaire par ici, il n'en est pas de même pour Mr.Charest. ivan jobin

  • Le Devoir Pupitre Web - Abonné 5 février 2009 11 h 19

    Les étudiants étrangers et l'UQAM

    Cette expression, utilisée maladroitement par M.Lasbordes, se retrouve dans le lexique à l'usage des étudiants étrangers, sur le site du Service à la Vie Étudiante de l'UQAM. Ce lexique, mis en ligne pour permettre aux nouveaux arrivants de se familiariser avec le langage de tous les jours de Montréal, spécifie bien que, en fin de session ou autres circonstances exténuantes, il est d'usage de souligner qu'on a la plotte à terre... Ah, c'est achalant la petite politique et ses échos... j'en ai le trou de cul en dessous du bras.