Mobilisation monstre contre le gouvernement

Quelque 300 000 personnes selon les syndicats, ont manifesté hier dans les rues de Paris. Le mouvement a été suivi dans près de 200 autres villes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Quelque 300 000 personnes selon les syndicats, ont manifesté hier dans les rues de Paris. Le mouvement a été suivi dans près de 200 autres villes.

Paris — Paris avait revêtu ses habits des grands jours de colère. De la place de la Bastille à celle de l'Opéra, un immense cortège multicolore s'est déplacé à pas de tortue et en rangs serrés. À 17h, les premiers manifestants arrivaient à destination, alors qu'à l'autre bout de Paris tous n'étaient pas encore partis. Il y avait là 300 000 personnes, selon les syndicats, un peu moins selon d'autres sources. Chose certaine, la France a connu hier sa plus grande mobilisation depuis les manifestations monstres de 2006 contre le contrat première embauche (CPE) du premier ministre Dominique de Villepin. La CGT et la CFDT évoquent une des plus grosses mobilisations de ces 20 dernières années.

À l'appel des huit plus grandes organisations syndicales, entre 1,1 million (selon la police) et 2,5 millions de personnes (selon les syndicats) ont défilé dans près de 200 villes pour protester contre les mises à pied et exiger une augmentation du pouvoir d'achat ainsi qu'une politique de relance économique plus conséquente. Chose exceptionnelle en France, on trouvait parmi les manifestants de nombreux salariés du secteur privé. Dans les cris de colères qui s'élevaient tout au long du parcours, on sentait l'exaspération des petits salariés, sur lesquels s'abat la crise alors même que la France n'a pas connu la croissance qu'ont enregistrée les autres grands pays industrialisés d'Europe et d'Amérique.

Le jeudi noir portait donc bien son nom et il a entraîné une très forte mobilisation même si les transports, le métro parisien notamment, ont été un peu moins paralysés que prévu. Il faut dire que de très nombreux Français avaient pris congé pour l'occasion. Les trains de banlieue (RER) ont été très perturbés autour de Paris. Quatre cheminots sur dix faisaient grève, ainsi qu'un quart des postiers et près 50 % des enseignants du primaire et du secondaire.

À Marseille, une manifestation fleuve rassemblait entre 100 000 et 300 000 personnes. Même mobilisation massive à Toulouse, où les cortèges prenaient des allures de marées humaines. À Paris, ils étaient venus de partout, surtout des fonctionnaires et des employés du secteur public. Mais aussi beaucoup plus de travailleurs des entreprises privées que d'habitude. Comme ces métallurgistes qui criaient: «C'est pas aux salariés de payer pour les banques!» Ou ces employés de compagnies d'assurances, ces vendeurs de Bricorama, de Monoprix et même le syndicat CGT des boulangers et pâtissiers. «Rêve générale», pouvait-on lire sur l'autocollant humoristique des «Utopistes debout» qu'arboraient joyeusement des dizaines de milliers de manifestants. Place de la République, un comédien en haut-de-forme et cigare au bec lançait dans la foule de fausses liasses de 500 euros.

Le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a prévenu que cette grève n'était pas «un coup de colère passager» et qu'«il y aura des suites». Selon Jean-Claude Mailly, de Force ouvrière, «Nicolas Sarkozy sait prendre des initiatives rapides au niveau européen quand il le faut. Qu'il le fasse au niveau national». Les syndicats attendent notamment un nouveau plan de relance.

Quel effet auront ces manifestations sur la politique du président? Celui-ci a aussitôt annoncé qu'il jugeait l'inquiétude des salariés «légitime» et recevrait les responsables syndicaux pour discuter des réformes à venir. À l'Élysée, on est visiblement soulagé que la mobilisation n'ait pas été extrême. Les analystes ont tous noté que Nicolas Sarkozy s'est montré plus souple depuis quelques mois. Il a d'ailleurs reculé sur la réforme des lycées et la libéralisation du travail le dimanche.

Dans un accès de franchise, le président a récemment admis que la France n'était pas le pays le plus simple du monde à gouverner, «Les Français adorent quand je suis avec Carla dans le carrosse, mais en même temps ils ont guillotiné le roi, disait-il. C'est un pays régicide. Au nom d'une mesure symbolique, ils peuvent renverser le pays. Regardez ce qui se passe en Grèce.»

Le Parti socialiste et sa nouvelle secrétaire générale, Martine Aubry, avait établi ses quartiers à mi-parcours de la manifestation, au Cirque d'hiver, pour ne pas passer inaperçu. Depuis l'élection de Martine Aubry, les socialistes ont retrouvé un discours plus radical. «Le vrai sujet sur lequel on attend le président de la République, c'est qu'il soit en capacité de relancer l'économie française par un soutien concret au pouvoir d'achat», a déclaré sur la chaîne LCI le porte-parole, Benoît Hamon.

«Il faut dire que ça ne va pas, que ce n'est pas acceptable, a enchaîné le centriste François Bayrou. Je suis sûr que beaucoup de Français, en manifestant aujourd'hui, disent aussi que la manière dont on les gouverne ne les respecte pas.»

«La France attend toujours de connaître la vision de Nicolas Sarkozy face à la crise», renchérit sur France 2 le politologue Alain Duhamel, qui rappelle que le président a été élu essentiellement pour favoriser la croissance. Dans les médias, on évoque la possibilité d'une intervention prochaine du président à la télévision.

Place de l'Opéra, quelques centaines de jeunes ont croisé le fer avec les policiers alors que ceux-ci les empêchaient de poursuivre leur marche jusqu'au palais de l'Élysée. «On veut aller à l'Elysée pour être entendus par Sarkozy», a affirmé l'un d'eux à l'AFP. Un service presque normal devrait être de retour dans les transports publics dès aujourd'hui.

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Collaborateur du Devoir à Paris

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